Donne all’Opera – Enea Barock Orchestra

La voix du désir féminin

Rendre compte d’un programme aussi contrasté tient de la gageure. Ce récital, intitulé Donne all’Opera, réunit des airs et une cantate signés par des compositeurs emblématiques ou plus rares : Orlandini, Porpora, Pollarolo, Gasparini, Giacomelli, Vinci, Haendel, Fago, Porta, Marcello. Une diversité qui s’exprime dans des pages où se mêlent fureur, tendresse, douleur et espérance.

Le projet est porté par des voix féminines… et un contrepoint masculin. La cohésion de l’ensemble repose sur quatre chanteuses : Vivica Genaux (mezzo), Francesca Ascioti (contralto), Eleonora Bellocci et Paola Valentina Molinari (sopranos), auxquelles se joint le contre-ténor Nicholas Tamagna pour la cantate de Benedetto Marcello, pastiche érudit du style épistolaire du XVIIIᵉ siècle.

L’Enea Barock Orchestra, formation exclusivement féminine, dirigé avec souplesse et précision par Valeria Montanari, apporte une présence instrumentale homogène, attentive, qui respire avec les solistes.

La mezzo-soprano Vivica Genaux incarne l’intelligence des contraires. Elle ouvre le récital par l’aria Tuona a destra il cielo irato de Giuseppe Maria Orlandini dans lequel elle exprime une virtuosité fulgurante. Sa fureur incisive est superbement contrôlée. A la véhémence succède une douceur proche de la confidence (Vengo a darti anima bella, de Geminiano Giacomelli). Point culminant de son interprétation, Navicella che al mar s’affida de Léonardo Vinci. La petite barque confiée aux flots évoqués par les vocalises devient métaphore de l’âme prise entre espoir et inquiétude.

La contralto Francesca Ascioti affirme, par son contralto sombre, la détermination de ses héroïnes. Dans Di veder mi sembra quella de Pollarolo, elle déploie un lamento d’une sobriété touchante. Avec Orlandini (Leon feroce), la voix s’assombrit, gagne en densité et magnifie la force stoïque. Dans Soffrirò con la speranza de Fago  : la simplicité de la ligne devient sommet expressif. Cassandra y incarne le paradoxe — souffrir et croire — et Ascioti en restitue la grandeur tragique.

La soprano Eleonora Bellocci apporte lumière et fraîcheur. Dans Apre il seno alle rugiade de Porpora, sa voix enchante par sa transparence cristalline, son agilité et la pureté de son timbre. Puis, une lumière dans la voix, Eleonora Belloci célèbre le désir ardent et la supplication dans Sì, che son quell de Porpora. Dans l’air de Haendel, Se perì l’amato ben, les inflexions si douces de la soprano touchent par leur authenticité et leur émotion contenue. On se sent au cœur des airs haendeliens dans ce lamento baroque de douleur amoureuse.

La soprano Paola Valentina Molinari explore l’intime avec une intensité discrète. Le lamento tendre et plein de retenue, Sento ancor quel dolce labbro de Gasparini, se traduit par un timbre léger mais dense. Dans Ti scorgo amante de Porta, elle exprime la jalousie et l’indignation maîtrisée avec beaucoup de ferveur .

Le contre-ténor Nicholas Tamagna apporte un contrepoint d’une grande subtilité. Inspirée d’une lettre d’Antonio Benati, la cantate Carissima figlia de Marcello pastiche les singularités des grandes cantatrices des scènes d’opéra du XVIIIème siècle. Nicholas Tamagna en restitue les nuances avec raffinement, jouant habilement des inflexions propres au genre épistolaire.

Ce disque se distingue par sa cohérence et la finesse du propos : donner voix au désir féminin — incarné par des héroïnes, des amantes, des suppliantes — dans toute l’amplitude des émotions qu’il peut susciter. Les interprètes en révèlent la force et la subtilité, portées par un orchestre d’une rare homogénéité.

Entre véhémence et douceur, ces airs rappellent combien la musique baroque demeure l’un des langages les plus subtils pour explorer l’universalité des passions et dire l’indicible.

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