Un chef-d’œuvre revisité avec inspiration
Il est des spectacles qui résonnent comme des promesses, et la production de Didon & Énée au Grand Théâtre de Genève en fait assurément partie. L’opéra de Henry Purcell, créé en 1689, revient sur la scène genevoise dans une mise en scène contemporaine et audacieuse signée par Franck Chartier, figure emblématique de la compagnie Peeping Tom. Ce retour, tant attendu depuis sa dernière représentation en 2001-2002, s’inscrit dans la continuité du projet amorcé en 2020-2021, diffusé alors en streaming pour cause de confinement.
Déjà salué pour son travail chorégraphique hors normes, Chartier déploie ici une esthétique rêveuse et déstructurée, qui revisite le mythe tragique de Didon avec une intensité dramatique renouvelée. Les corps des interprètes de Peeping Tom se fondent avec une précision déconcertante dans une scénographie éthérée, signée Justine Bougerol, où les illusions et la réalité se mêlent habilement.
Dans une scène d’introspection théâtrale, Didon se rappelle de ses parents, Didon et Énée, tandis que le chœur surgit des galeries supérieures. La scène se remplit progressivement de grains, symbolisant le passage inexorable du temps et l’effondrement des illusions. Le spectacle culmine dans la scène de When I am laid in earth, où une lumière douce et soignée sublime l’interprétation poignante de Marie-Claude Chappuis. Ce moment de pure beauté contraste avec les instants délibérément grotesques ou absurdes, tels que la scène de la « théière infinie » dans Let the beauties.
Marie-Claude Chappuis campe une Didon émouvante, exprimant la douleur et la résignation avec un timbre velouté qui culmine dans un When I am laid in earth d’une rare intensité. Face à elle, Jarrett Ott prête à Énée une noblesse vocale empreinte de tourments intérieurs, son timbre chaleureux illustrant à merveille le dilemme du héros. Francesca Aspromonte, quant à elle, illumine chaque scène où elle apparaît, son phrasé précis rendant Belinda à la fois rassurante et touchante.
Emmanuelle Haïm, à la tête du Concert d’Astrée, est une spécialiste de la musique baroque et propose une lecture authentique de Purcell. Cependant, la partition de Didon & Énée présentant des lacunes musicales historiques, le violoncelliste Atsushi Sakai introduit des compositions contemporaines au sein de l’œuvre, jouant du basso continuo sur scène, parfois de manière inattendue, comme une guitare. L’alternance entre Haïm dirigeant Purcell et Sakai dirigeant ses propres ajouts donne un dynamisme particulier à cette production.

Une séquence marquante est l’air O solitude, my sweetest choice, ponctué de jonglages et d’une mélodie volontairement brisée. Dans Oft she visits this lone mountain, un moment de tension comique apparaît lorsqu’on demande à Sakai de « mettre du rythme », illustrant la confrontation entre baroque et modernité.
Le travail instrumental est porté par les musiciens du Concert d’Astrée, où David Plantier (violon solo) et Gilles Vanssons (hautbois) apportent une finesse d’exécution qui sublime les instants les plus lyriques, tandis que la basse continue, assurée par Marion Martineau et Annabelle Luis, donne une assise expressive à l’ensemble.
Cette relecture de Didon & Énée conjugue innovation scénique et fidélité musicale avec une alchimie saisissante. Entre tragédie antique et modernité chorégraphique, cette production du Grand Théâtre de Genève s’impose comme un rendez-vous incontournable pour les amateurs d’opéra et de spectacle vivant.

