Une interprétation renouvelée avec bonheur
Le Ballet Royal de la Naissance de Vénus est un ballet de cour, composé à la demande de Louis XIV en hommage à Henriette d’Angleterre, sa belle-sœur. C’est la deuxième partie de cette composition qui ouvre cette soirée au Théâtre des Champs Elysées. A dire vrai j’ai eu un peu de mal à entrer dans cet ouvrage qui m’a semblé un peu trop appliqué et à tout dire un peu ennuyeux. Ce n’est que vers la fin que l’intérêt est suscité avec les très belles interprétations de la sixième entrée et de la dernière entrée et surtout la très belle composition de Nicholas Scott dans un Orphée émouvant.
Mais la salle –quasi comble- était évidemment surtout venue pour l’alléchante distribution de Didon et Enée. On ne sait presque rien de la création Didon et Enée. La partition qui nous est accessible date de près d’un siècle après la création et comporte de nombreuses lacunes en comparaison du livret original. Il ne peut être exclu que la création ait en réalité eu lieu plus tôt et que les représentations de Chelsea ne soient qu’une reprise d’une création antérieure. Cette œuvre courte est une des plus célèbres et une des plus enregistrées du répertoire baroque. Les deux lamentations de Didon sont éblouissantes de sobriété et de retenue mais l’ensemble de l’œuvre est marqué par une grande inventivité, comme la scène de la tempête ou celle des sorcières.
Dans cette version de concert, le travail fait par Stéphane Fuget qui dirige son ensemble Les Epopées, est plus que remarquable. Dès les premières notes de l’ouverture, dont le style louche un peu vers la musique française, on est saisi par la qualité des cordes et par l’homogénéité et l’équilibre de l’ensemble. Tout au long de l’œuvre, l’important continuo déploie un soutien raffiné. Mais c’est une fois de plus le travail de recherche, l’inventivité de l’interprétation, les ruptures, les silences qui font de la direction de Stéphane Fuget un rare moment de bonheur. Son accompagnement des solistes et du chœur est précis et attentionné, presqu’affectueux. Ses excursions vers la musique populaire ou les chants de marins sont des petites merveilles de réussite. Il m’a rarement été donné d’entendre une aussi belle version de Didon et Enée. La grande scène des sorcières, plus grinçantes et joyeusement malveillantes que terrifiantes est saisissante, comme celle de la tempête.
Les interprètes sont tous au rendez-vous, avec une mention particulière, dans les seconds rôles, pour Nicholas Scott, excellent en marin ivre prêt à embarquer et pour Apolline Raï-Westphal et Marion Vergez-Pascal en suivantes de la sorcière. Isabelle Druet dégouline d’une malveillance enjouée qui donne un piquant fou à son personnage. Luigi De Donato allège superbement son timbre pour une très belle incarnation du rôle réduit d’Enée. Enfin Véronique Gens est proprement royale dans le rôle de Didon. La voix se plie à toutes ses intentions, le chant se pare d’éclats, de colère, de douleur et de murmures avec une facilité déconcertante. Rarement le Away qui chasse ce pauvre Enée « Car il suffit, quoi que tu décrètes maintenant, que tu aies un jour songé à me quitter » aura été plus impérieux et douloureux à la fois. Enfin, le célébrissime lamento (When I am laid in earth) est simplement bouleversant et plonge la salle dans un silence respectueux et recueilli qui se déchire sur un tonnerre d’applaudissements.
Certainement un des plus beaux spectacles de la saison, longuement salué par une salle très enthousiaste.

