Panorama de la sonate en trio
En cette fin de dimanche après-midi, une grisaille humide fait tomber prématurément le jour sur le parc des Buttes-Chaumont. Dans une des rues qui l’entourent, quelques silhouettes, habitants du quartier ou amateurs de baroque, se pressent sur les escaliers de la petite église luthérienne Saint-Pierre : l’Ensemble Diderot – dont l’abondante discographie autour de la sonate en trio a été largement commentée dans nos colonnes – y donne un concert autour d’un programme intitulé Dialogues européens. Comme le rappelle brièvement en ouverture Johannes Pramsholer, violoniste et dirigeant de l’Ensemble, la sonate en trio constituait une forme incontournable au XVIIIe siècle, avant d’être remplacée par le quatuor à cordes au XIXe. Ce genre était aussi fréquemment utilisé par les compositeurs pour « tester » les influences étrangères dans leur propre répertoire. En cela, la sonate en trio constituait un lieu de dialogue musical emprunté par les principaux compositeurs de cette époque. Bach en particulier était passé maître dans l’art de s’inspirer des exemples étrangers pour les transformer et les magnifier.
Le concert débute par la Sonate en trio en do majeur BWV 529 de Jean-Sébastien Bach. Dès le premier mouvement Allegro, on retrouve les qualités auxquelles l’Ensemble Diderot nous a habitués dans ses enregistrements : des lignes instrumentales claires et dessinées avec précision, des attaques et des échanges parfaitement coordonnés qui forment un rendu sonore particulièrement séduisant. En salle, la complicité entre les musiciens est encore plus manifeste que dans les enregistrements, et c’est un véritable bonheur pour l’auditeur que de mesurer, à travers signes ou regards brièvement échangés, la communication permanente des interprètes pour s’ajuster à leur interprétation partagée du morceau joué. Cette unité générée à travers la diversité provoque chez l’auditeur un sentiment de perfection exempte de toute sécheresse. Le Largo, à l’éloquence soignée mais jamais grandiloquente, résonne magnifiquement dans la petite église à la voûte lambrissée, qui offre une acoustique assez douce à l’oreille. L’Allegro final conquiert par sa légèreté presque sautillante.
Moins connu que Bach, Jean-Marie Leclair (1697-1764) est sans doute le meilleur représentant de l‘école française de violon dans la première moitié du XVIIIe siècle. L’Ensemble a choisi pour le représenter sa Sonate en trio en ré mineur, op. 4 n° 3. La référence explicite à une danse (la Sarabande du quatrième mouvement) semble se référer à la tradition musicale française, dont on connaît l’attachement aux danses. L’Air (troisième mouvement) nous a semblé également très inspiré par l’air de cour français. En revanche, les deux mouvements Allegro reflètent une virtuosité plus « italienne », tout particulièrement l’Allegro final dont la rapidité croissante des traits nous entraîne dans un vif tourbillon, parfaitement exécuté et récompensé par de chaleureux applaudissements du public.
Compositeur prolixe, Antonio Vivaldi (1678-1741) était avant tout un violoniste virtuose. Sa Sonate en trio pour violon et violoncelle en sol majeur, RV 820 comporte également cinq mouvements, d’une grande variété. L’Allegro initial instaure un dialogue entre le violon de Johannes Pramsohler et le violoncelle de Gulrim Choï. Après un court Adagio très lent, presque appliqué, le mouvement central enchaîne les variations de rythme (Allegro, Adagio, Allegro). Nous avons beaucoup aimé le rendu des cordes dans le mouvement suivant (Adagio, Allegro), avant un Allegro final au rythme plutôt sage : la virtuosité du Prete Rosso est renvoyée à une œuvre suivante du programme, La Follia.
Si Georg Friedrich Haendel (1685-1759) est avant tout connu pour ses opéras, il composa également de nombreuses pages de musique instrumentale. Sa Sonate en trio en fa majeur, HWV 392, s’ouvre sur un Andante très dansant. Il est suivi d’un vif Allegro, dont les attaques serrées démontrent une fois de plus l’aisance de l’Ensemble Diderot dans les passages rapides. L’Adagio développe un rythme lancinant, dont la tension est parfaitement rendue, avant un Allegro final presque saccadé, là encore récompensé de chaleureux applaudissements.
Le programme s’achève sur la Follia de Vivaldi. La folia est une danse populaire attestée dès le XVe siècle au Portugal, qui s’est ensuite répandue en Espagne et dans le reste de l’Europe. Au XVIIe siècle, elle fut reprise en France avec succès par Lully (qui la popularisa sous le nom de Folies d’Espagne) et dans la péninsule italienne, notamment par le célèbre violoniste et compositeur Arcangelo Corelli (1653-1713). Son thème musical a inspiré des dizaines de compositeurs durant la période baroque ; la Sonate en trio en ré mineur, op. 1, n° 12 de Vivaldi compte parmi les plus connues de ces Follia. Son rythme, lent au départ, s’accélère progressivement vers un tourbillon étourdissant qui met en valeur la virtuosité des interprètes. Là encore, l’Ensemble Diderot nous propose une interprétation sans faille, qui déclenche des applaudissements enthousiastes !
Après plusieurs rappels, l’Ensemble rejoue en bis l’Adagio de la sonate en trio HWV 392 de Haendel, à nouveau couronné d‘applaudissements.
Ce nouveau programme de l’Ensemble Diderot devrait être donné lors de prochaines tournées dans de grandes salles européennes de concert. Réjouissons-nous de sa présentation dans la petite église luthérienne Saint-Pierre, un peu à l’écart des lieux culturels de la capitale: l’Ensemble Diderot ya réunit avec succès un public qui ne fréquente pas forcément les grandes salles de concert parisiennes mais qui a témoigné cette après-midi là d’une authentique sensibilité et d’un réel intérêt pour le répertoire baroque.

