Un Dardanus entre vents et fureur
La cour s’efface, l’abbatiale s’impose. Une ondée sur Beaune, et voilà que la tragédie de Rameau se déploie non pas sous les étoiles, mais sous les voûtes gothiques. L’air est chargé, électrique, et l’on pourrait croire que les dieux mêmes ont ourdi ce déplacement pour mieux servir leur drame.
Pour ce Dardanus, Emmanuel Resche-Caserta, également premier violon des Arts Florissants, prend non pas la baguette mais l’archet pour diriger depuis son violon. Il le fait avec une autorité souple, jamais rigide, dans un geste organique qui respire la musique au lieu de la contraindre. Ce n’est pas un chef à l’ancienne, mais un musicien au cœur du tissu sonore. Et l’on sent que les musiciens des Ambassadeurs/ La Grande Ecurie le suivent comme un seul corps – vents et cordes formant une machinerie fine, sensible, presque théâtrale.
Car c’est de théâtre qu’il s’agit ici, non seulement par le livret, mais par la mise en espace subtile des chanteurs, qui troquent capes et vestes à vue, glissant d’un rôle à l’autre comme des figures de comédie divine. Tout est jeu de métamorphoses.
En Vénus, Marie Perbost donne une grâce solaire à ses interventions – son Régnez plaisirs, régnez emplit l’abbatiale avec une souplesse qui tranche avec la dureté des enjeux. Mais c’est dans Quand l’Aquilon fugueux qu’elle foudroie littéralement l’assemblée : la tempête est dans sa voix, mais domptée, ourlée d’élégance et d’émotion.
Camille Poul offre une incarnation vive et lumineuse, pleine de relief, d’Iphise ; tandis que Thomas Dolié, en Anténor, impose une stature dramatique de premier ordre, au phrasé noble et à la projection toujours maîtrisée – un vrai pilier vocal, sculptant la langue française avec aplomb.
Quant à Reinoud van Mechelen, il marque la mémoire de cette soirée avec un Lieux funestes ciselé, intense, porté par un basson soliste qui semble pleurer à ses côtés. Van Mechelen ne chante pas seulement : il sculpte les mots, les incarne, les brûle. Sa ligne reste élégante, même lorsque l’acoustique de l’abbatiale semble vouloir en brouiller les contours. Dardanus prend chair sous ses traits : héros fragile, noble et déchiré.
Autour d’eux, les chœurs sont le peuple, les esprits, la nature en tumulte – tout à la fois. Ils tonnent, ils caressent, ils murmurent, ils exultent. Un chœur baroque, oui, mais aux couleurs d’opéra total.
Et si les éléments ont forcé la retraite dans la pierre, ils n’ont pas éteint la flamme. Ce Dardanus nouveau, ce Dardanus de 1744 qui n’avait plus été donné à l’époque contemporaine, trouve en Beaune une première vie saisissante – et en Emmanuel Resche-Caserta un interprète visionnaire. Le violoniste s’affirme chef. Et l’on se dit, en quittant l’abbatiale, que l’avenir de Rameau est peut-être aussi entre ses mains.

