L’incoronazione di Poppea – Monteverdi

Monteverdi dans la villa des fantômes

On retrouvait au Théâtre Royal Danois L’incoronazione di Poppea de Claudio Monteverdi, dans une production signée Christoph Marthaler, reprise du Théâtre de Bâle avec les musiciens du Concerto Copenhagen sous la direction de Lars Ulrik Mortensen. Créée initialement en 2022, cette lecture profondément marthalérienne transpose l’univers romain dans une vaste maison moderniste inspirée de la Casa del Fascio de Côme : architecture clinique, couloirs anonymes, lumière froide, et cette impression permanente d’un pouvoir qui se décompose de l’intérieur.

Dès la sinfonia royale, le spectateur comprend que l’on n’assistera pas ici à une fresque antique traditionnelle. Marthaler construit un théâtre de la manipulation politique, où l’Histoire devient matière à réécriture idéologique. Entre les scènes, des textes de Gabriele D’Annunzio, Pier Paolo Pasolini, Arnold Schoenberg ou encore Serge Gainsbourg surgissent comme autant de fragments d’une Europe hantée par le XXe siècle. Le programme établissait explicitement le parallèle avec le fascisme italien et la figure d’Edda Mussolini, tandis que les poèmes insérés brouillaient volontairement la temporalité historique.

La scénographie d’Anna Viebrock constitue le véritable cœur dramatique du spectacle. Cette grande demeure administrative, à mi-chemin entre villa bourgeoise et siège gouvernemental, devient un labyrinthe moral où les personnages errent comme des survivants d’un régime finissant. Les interventions parlées du narrateur Graham Valentine — notamment son français quelque peu artificiel lorsqu’il évoque « une langue ancestrale » — accentuent encore ce sentiment de théâtre post-historique.

© Miklos Szabo

Musicalement, Lars Ulrik Mortensen privilégie une lecture souple, chambriste et très théâtrale. Les instrumentistes de Concerto Copenhagen déploient un continuo extraordinairement vivant, avec des couleurs instrumentales raffinées : théorbe, lirone, dulciane et harpe dialoguent avec une rare liberté. Un madrigal allemand chanté sur scène par le violoniste William Ottow suspend même brièvement le temps, dans un de ces moments typiquement marthalériens où le spectacle semble sortir du cadre de l’opéra pour devenir méditation sur la mémoire européenne.

Dans le rôle-titre, Kerstin Avemo campe une Poppée calculatrice et glaciale. Vocalement, la ligne demeure élégante, avec un timbre lumineux parfaitement adapté à l’écriture monteverdienne. Son grand moment reste naturellement le duo final Pur ti miro, chanté avec une sensualité presque inquiétante. Chez Marthaler, ce n’est pas un triomphe amoureux : c’est l’avènement d’un vide moral.

Face à elle, Kangmin Justin Kim offre un Néron nerveux, capricieux et théâtralement fascinant. Son Non temo éclate comme une déclaration de toute-puissance adolescente, tandis que sa présence physique souligne constamment l’immaturité tyrannique du personnage. La relation entre Néron et Poppée devient ici un jeu de domination mutuelle plus qu’une passion.

L’Octavie d’Anne Sofie von Otter constitue probablement le centre émotionnel de la soirée. La voix n’a plus la fraîcheur d’autrefois, mais quelle intelligence du mot, quelle noblesse dans le phrasé ! Disprezzata regina bouleverse par son dépouillement presque parlé : Marthaler transforme l’impératrice répudiée en figure crépusculaire, dernière incarnation d’un ordre ancien condamné à disparaître.

Le Sénèque de Kyungil Ko impressionne par la profondeur du timbre et la gravité de la ligne. Pourtant, Marthaler choisit de désamorcer le tragique de sa mort : Non morir, Seneca devient presque grotesque, comme si le metteur en scène refusait toute possibilité d’héroïsme philosophique. Cette ironie permanente constitue d’ailleurs l’une des signatures les plus provocatrices du spectacle.

Parmi les seconds rôles, Annika Beinnes compose une Drusilla touchante, tandis que Stuart Jackson prête à Arnalta une présence ambiguë et volontiers grotesque. Fredrik Bjellsåter campe un Lucain énergique, particulièrement remarqué dans les scènes avec Néron. Marcus Bjørsvik apporte à Liberto une humanité discrète.

Le programme réunissait également Anti Mähönen en Nourrice, Mathilda Siden Silfver en Licteur, et Liliana Benini en Edda — présence symbolique ajoutée par Marthaler pour renforcer le parallèle avec l’Italie fasciste.

Plus qu’une simple relecture politique, cette Poppea pose une question essentielle : comment les sociétés transforment-elles leurs monstres en mythes séduisants ? Marthaler refuse toute monumentalité antique. Son monde est celui d’élites décadentes, d’intellectuels compromis et de dirigeants infantiles. Même le duo final, Pur ti miro, loin d’apporter une résolution, résonne comme la bande-son hypnotique d’une catastrophe déjà accomplie (Poppée abandonne son Néron…).

Une soirée dérangeante, parfois frustrante, mais profondément stimulante — et surtout impossible à oublier.

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