À Verbier, Così fan tutte au cœur d’un week-end de vertiges
À Verbier, il suffit parfois de quelques heures pour traverser plusieurs siècles de musique. Mais ce week-end inaugural des 18 et 19 juillet avait un véritable centre de gravité : Così fan tutte, dernier volet de la trilogie Mozart–Da Ponte, donné à la Salle des Combins sous la direction de Gábor Takács-Nagy. Autour de cet opéra aussi lumineux en surface que profondément troublant dans ce qu’il dit des sentiments, le lendemain prolongeait l’expérience avec Stephen Waarts et Julien Quentin, Clara-Jumi Kang et le Verbier Festival Junior Orchestra, puis Evgeny Kissin.
Mozart et Da Ponte ne disent jamais exactement où se situe la vérité. Fiordiligi et Dorabella sont-elles réellement infidèles ? Ferrando et Guglielmo sont-ils les victimes d’une expérience cruelle ou les premiers responsables d’un jeu qu’ils ont accepté avec arrogance ? Don Alfonso est-il un cynique ou simplement celui qui refuse les illusions ? Et surtout : que reste-t-il lorsque chacun a découvert en lui-même ce qu’il aurait préféré ignorer ?
La mise en espace, volontairement légère, recentrait nécessairement le spectacle sur cette circulation du désir et du doute. Sans l’appareil d’une production d’opéra traditionnelle, les changements d’alliances devenaient avant tout des événements musicaux. C’est là que Mozart se montre le plus impitoyable : le texte peut encore plaisanter alors que l’orchestre a déjà compris que quelque chose vient de se briser.
À la tête du Verbier Festival Chamber Orchestra, Gábor Takács-Nagy réunissait Johanna Wallroth en Fiordiligi, Rebecka Wallroth en Dorabella, Giovanni Sala en Ferrando, Konstantin Krimmel en Guglielmo, Anna El-Khashem en Despina et Luca Pisaroni en Don Alfonso. La présence des deux sœurs Wallroth donnait une résonance particulière au couple féminin. Dans Per pietà, ben mio, perdona, Johanna Wallroth devait traduire toute la lutte intérieure de Fiordiligi, la ligne ample et les écarts de registre faisant de la virtuosité l’expression même de son désarroi. Rebecka Wallroth trouvait au contraire dans È amore un ladroncello une Dorabella plus spontanée, acceptant presque avec philosophie l’inconstance du désir.
Chez les hommes, Giovanni Sala affrontait dans Tradito, schernito la colère blessée de Ferrando, avant que son rapprochement avec Fiordiligi ne trouve son point culminant dans le duo Fra gli amplessi. Konstantin Krimmel disposait avec Donne mie, la fate a tanti d’un moment où l’amertume de Guglielmo se mêle à une ironie mordante. Anna El-Khashem, dans Una donna a quindici anni, incarnait avec vivacité la philosophie pragmatique de Despina, tandis que Luca Pisaroni, privé de véritable grande aria soliste, imposait Don Alfonso par son autorité dans les récitatifs et les ensembles, véritable architecte de l’expérience.
Le finale n’en devient que plus troublant : les déguisements tombent et l’ordre semble restauré, mais les arias successives ont révélé ce que chacun cherchait à dissimuler. Mozart referme la comédie sans véritablement refermer la blessure : les couples peuvent se reformer, mais l’innocence, elle, ne revient pas.
Le lendemain matin, l’atmosphère changeait radicalement avec Stephen Waarts et Julien Quentin à l’église de Verbier. Grieg, Stravinsky et Brahms formaient un programme construit autour de la mémoire musicale et de la transformation : du romantisme nourri de folklore de la Deuxième Sonate de Grieg au Tchaïkovski revisité par Stravinsky dans le Divertimento du Baiser de la fée, jusqu’à l’intimité de la Première Sonate de Brahms.
Quelques heures plus tard, Clara-Jumi Kang, James Gaffigan et le Verbier Festival Junior Orchestra abordaient un tout autre théâtre. Après la narration éclatante de L’Apprenti sorcier de Dukas, le Premier concerto pour violon de Chostakovitch plongeait dans un univers où le soliste semble avancer seul au milieu d’un monde hostile. De la Passacaille à l’immense cadence qui la prolonge, l’œuvre conduisait la journée vers son versant le plus sombre.
Enfin, Evgeny Kissin refermait ce parcours avec Beethoven, Chopin, Schumann et Liszt.
Après la Septième Sonate de Beethoven, les Mazurkas de Chopin et les Kreisleriana de Schumann, la Douzième Rhapsodie hongroise de Liszt rendait au récital toute sa dimension spectaculaire. Les bis dessinaient un petit épilogue à eux seuls : Mai – Les Nuits de mai, extrait des Saisons de Tchaïkovski, l’Étude opus 10 no 6 de Chopin, puis la brillante ¡Viva Navarra! de Joaquín Larregla.
Mais après cette profusion musicale, c’est encore Così fan tutte qui restait en mémoire.
Peut-être parce que Mozart pose une question à laquelle aucun des concerts suivants ne pouvait entièrement échapper : que reste-t-il lorsque les apparences tombent ?
Chez Chostakovitch, derrière la danse se cache l’angoisse. Chez Schumann, derrière l’élan surgit constamment son contraire. Chez Chopin, la danse devient souvenir. Et chez Mozart, derrière la plus élégante des comédies, se découvre soudain quelque chose de beaucoup plus inquiétant : la certitude que nous connaissons peut-être moins bien nos sentiments que nous ne voulons le croire.
C’est aussi cela, un festival réussi : faire en sorte qu’une œuvre continue de résonner à l’intérieur de toutes celles qui viennent après elle. À Verbier, ce week-end-là, cette œuvre était Così fan tutte.

