Il convito d’Alessandro – Haendel


Un vibrant hommage au pouvoir de la musique

On se souvient que Haendel avait entamé dans ses jeunes années un tour d’Italie dans lequel il avait pu faire montre de son précoce génie musical et approfondir sa maîtrise de la musique italienne, qui inspirera la majeure partie de sa production lyrique. Or c’est le succès d’une « ode en musique » (selon son appellation originale), chantée en anglais, qui va convaincre, au milieu des années 1730, le Caro Sassone d’explorer de manière plus approfondie la musique anglaise. Créée au printemps 1736, Alexander’s Feast constitue un hommage au pouvoir de la musique : Newburgh Hamilton avait adapté pour Haendel un ancien poème (1697) de John Dryden, sur le modèle d’une action dramatique narrée alternativement par trois voix (ténor, soprano et baryton-basse) et un chœur. La présence de ce dernier, de même que l’instrumentation qui caractérise avec force les différents tableaux dépeints par les narrateurs, constituent des éléments en rupture avec l’opéra seria de son œuvre antérieure. Ce genre nouveau séduisit aussitôt le public anglais : l’œuvre connut de nombreuses reprises, et au moins trois remaniements par le compositeur de son vivant.

Créée plus de trente ans après la version originale, la version « florentine » d’Alexander’s Feast, est due à un curieux concours de circonstances. En 1757 un jeune lord anglais, George Nassau Clavering, troisième duc de Cowper, entame son « grand tour » d’Europe. Lors de son voyage de retour en 1760, il s’établit à Florence, où il demeurera jusqu’à la fin de ses jours. Il conserva des liens épistolaires réguliers avec sa riche famille demeurée en Angleterre, de même qu’avec la famille royale puisque George II avait été son parrain. Sa fortune en faisait un des plus riches citoyens de Florence ; comme il était également féru d’arts et de musique, il devint l’une des figures centrales de la vie culturelle florentine entre les années 1760 et les années 1780. Il organisait régulièrement des concerts et des représentations d’opéras dans ses propriétés et reçut des dédicaces des compositeurs Cherubini et Myslivicek. Il entretenait également de très bonnes relations avec la grand-duc de Toscane, qui était depuis 1765 le troisième fils de Marie-Thérèse d’Autriche, futur Leopold II (1747-1792). Résidant au palais Pitti, le grand-duc était un autre grand amateur de musique, qui accueillit notamment Gluck et Mozart dans la cité des Médicis. C’est d’ailleurs dans la dédicace de son Alceste (1769), adressée au grand-duc, que Gluck détaille son parti pris esthétique pour réformer l’opéra.

Pour alimenter sa soif de représenter des pièces musicales, George Clavering pouvait compter sur son père, autre passionné de musique, qui avait connu Haendel et acheté nombre de ses partitions, éditées par souscription. C’est donc très probablement lui qui lui a procuré celle d’Alexander’s Feast. Il n’était toutefois pas question, dans la Florence du XVIIIe siècle, de représenter une œuvre britannique dans son état et sa langue originels. Clavering mobilisa l’homme de lettres et traducteur florentin Abate Antonio Pillori et le ténor et compositeur Salvatore Pazzaglia, qui travaillèrent à son adaptation. Il Convito d’Alessandro constitue donc une version assez remaniée d’Alexander’s Feast, dont elle respecte cependant l’instrumentation. Elle séduisit à son tour le public florentin, puisque deux jours après sa création à la Villa de’Tre Visi (dans les environs de Florence), le 21 avril 1768, elle fut donnée au palais Pitti, sur ordre du grand-duc ! Celui-ci se montra semble-t-il tellement impressionné qu’il demanda à Clavering de faire venir de Londres d’autres partitions, dont celle du Messie (qui sera donné à Florence dès août de la même année). Il convito d’Alessandro fut toutefois l’œuvre de Haendel qui remporta le plus grand succès sur les bords de l’Arno, avec huit représentations attestées jusqu’en 1772. Elle fut également reprise à Vienne en 1771. Il est vrai que musicalement, avec ses chœurs et son orchestration soutenue, elle avait de quoi surprendre des oreilles florentines plus habituées aux délicates serenata des représentations privées aristocratiques (concernant ce dernier genre, on pourra se référer à cette chronique)…

Pour ce concert, qui est aussi celui d’ouverture du Haendel Festspiele Halle (Festival Haendel de Halle) 2025, le chef Attilio Cremonesi emmène avec brio un Haendelfestspieleorchester très à l’aise avec la partition, tant dans les parties solistes que dans les grands ensembles. La rondeur des cordes est tout à fait séduisante ; les nombreux solos de vents (hautbois, cors, trompettes) sont exécutés à la perfection. Les attaques du Chœur de la MDR (Mitte Deutsche Rundfunk, la radio régionale) sont irréprochables, articulées avec précision aux airs des solistes ; les différents registres sont bien homogènes. Retenons tout particulièrement le brillant chœur final de la première partie (Il ciel risuona allor), ainsi que celui qui reprend l’air de la soprano un peu avant le finale, Taide la via mostrò.

La soprano Silvia Porcellini se montre une narratrice expressive dans les récits comme dans les airs, tour à tour malicieuse (Il prince acceso) puis ingénue (dans l’air Taide la via mostrò). Son phrasé délicat et fluide fait merveille dans les passages accompagnato (comme le Cantò di Dario, dans la première partie, à peine soutenu par les violons). Elle enchaîne sans peine les airs dans la première partie, L’immensa folia remarquablement accompagné par les hautbois, et un Ascolta e gode aux ornements cristallins. Seul bémol, son articulation gagnerait à plus de fermeté pour demeurer parfaitement intelligible en toute circonstance.

La partition offre au registre de baryton plusieurs airs redoutables, qui demandent une longueur de souffle impressionnante. Guido Dazzini s’en acquitte avec une technique parfaitement maîtrisée, qu’il s’agisse du Bacco bello de la première partie (précédé d’un sonore prélude de hautbois et cors et conclu sur un magnifique solo de cor) ou du Vendetta, vendetta, brillamment appuyé par la trompette, dans la seconde partie. Notons aussi ses reprises plus ornées, tout à fait dans la tradition baroque, dans les deux airs cités.

C’est toutefois incontestablement le jeune ténor Luigi Morassi qui domine cette distribution par son élégance et la vigueur de sa projection. Dès son premier air (Cara coppia) il fait montre d’un incontestable panache ; sa diction structurée modèle puissamment le texte, dont aucun élément n’échappe à l’auditeur. Dans la seconde partie, il nous régale d’une avalanche d’ornements (dans l’air L’applauso i grandi) et d’un superbe duo avec les flûtes à bec (dans le récit Cosi nei di remoti).

Remercions le Haendel Festspiele Halle 2025 de nous avoir permis de redécouvrir, dans d’excellentes conditions d’interprétation, cette œuvre qui témoigne du succès des œuvres du Caro Sassone dans la péninsule, même après sa mort. Elle illustre également les évolutions rapides qui se sont produites au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle dans le domaine lyrique, avec des instrumentations plus développées et des registres vocaux plus exigeants, qui allaient signer la relégation définitive du répertoire antérieur.

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