Compositrices baroques – L’Aura Pizzicata

Des compositrices baroque au projet européen

Ensemble soutenu par le projet européen EEEMERGING, L’Aura Pizzicata nous propose ici un programme riche de 16 pièces, dont la moitié concerne Barbara Strozzi et Antonia Padoani Bembo. En attendant que le public, nombreux, s’installe, l’oreille au plus près de sa guitare baroque, Diego Chacón accorde son instrument, quand Henriette Urab, elle, prépare sa belle harpe baroque qui occupe le centre de la scène. L’adrénaline monte avant que le concert ne soit présenté par la directrice du festival. Isabelle Battioni plonge la salle dans le noir, « l’occasion de voir qui a son téléphone allumé », situation qui fera rire le public. Il est important pour le festival, aussi bien que pour les artistes et le public, de profiter du concert dans les meilleures conditions qui soient. L’Aura Pizzicata se présente dans la catégorie « Ambronay Jeunes Talents », ce qui lui permet de voir son public se construire au fur et à mesure de ses représentations. Ce quatuor sera en résidence cet automne à Ambronay, véritable incubateur où les artistes peuvent tester leur programme. Aussi, ils seront en concert à La Trinité à Lyon pour une carte blanche entre le CCR d’Ambronay et le CNSMD de Lyon.

Dans une très belle lumière de couleur émeraude, le concert débute par quelques notes joyeuses à la harpe baroque de H. Urab. C’est un véritable bonheur que de pouvoir apprécier, durant tout le concert, la beauté et la diversité de cet instrument. Elle est progressivement rejointe par les musiciens Diego Chacón puis Giulio Falzone. Cette ouverture se poursuit avec l’arrivée de Franziska Blömer et sa jeune voix de soprano. Nous vous présentons ici tous les trésors que ces jeunes artistes offrent, le temps d’une représentation, dans une salle pleine.

De par sa composition, ce quatuor s’inscrit, d’une certaine manière, dans l’idéal du projet européen. En effet, ils sont issus des quatre coins de l’Europe de l’Ouest, Allemagne, Italie et Espagne et se produisent en France à Ambronay. H. Urab assure toute la présentation du concert et des œuvres en français, langue qu’elle maîtrise très bien « Nous sommes très heureux de jouer ici, dans cette belle acoustique. Ce programme est autour de deux émotions la peur et l’espérance liées à l’amour. Il faut prendre le risque en amour et la vie sera heureuse ». Elle a cœur de présenter les œuvres au fur et à mesure du concert, ce qui est particulièrement appréciable. Le concert est une réussite tant les artistes manifestent leur plaisir à jouer ensemble. En plus de rendre compte de ce beau concert, nous reviendrons sur l’aspect théâtral qui occupe une place centrale de ce programme, une réussite.

Le concert s’ouvre sur une première œuvre de Barbara Strozzi. Cette cantatrice et compositrice italienne du XVIIe siècle vénitien, connaît, depuis quelque temps un véritable regain d’intérêt comme en témoigne ce programme centré autour des compositrices baroques. Le concert se poursuit par une belle balade à trois instruments avec une mélodie répétée. La belle voix de la soprano renferme une certaine puissance et le public apprécie particulièrement la théâtralisation qui accompagne ce concert. L’œuvre d’Isabella Leonarda, religieuse qui a vécu dans le Piémont durant le XVIIe siècle, spécialisée en musique sacrée et dont les œuvres sont regroupées dans 20 opus, a écrit une œuvre pour violon qui, ici, a été transcrit pour la harpe baroque sans pédale de H. Urab. Cette œuvre est l’occasion d’entendre toute la beauté d’un instrument peu commun : le colascione. D. Chacón fait vibrer ses cordes à la manière d’une guitare sèche. À ses côtés, H. Urab réalise un délicieux glissé de notes jusqu’aux graves les plus saisissant. Une très belle et fine mélodie entre la harpe et le colascione.

Cette belle lumière verte met en valeur les échanges sensibles entre les artistes, qui communiquent avec de beaux sourires et des yeux pétillants. C’est en partie grâce à cette mise en scène qu’on peut apprécier l’œuvre de Barbara Strozzi, Lagrime mie, interprétée avec beaucoup d’émotion.

La dualité entre l’espoir et la peur, colonne vertébrale de le ce programme, s’exprime à merveille dans l’œuvre de Claudia Sessa. Pour l’œuvre de Marieta Priuli, autour de la mort du Christ, plongé entre la peur et l’espoir de sa résurrection, débute ici avec un magnifique solo à la guitare baroque D. Chacó, progressivement rejoint par G. Falzone au théorbe. Les deux instruments se marient très bien et dans cette salle qui offre une belle acoustique pour ces formations restreintes. C’est par un beau sourire généreux et frais que D. Chacón invite à H. Urab à les rejoindre pour un trio à la musique magnifique. Anima perfida d’Antonia Padoani Bembo, avec son refrain vif à 4 voix, montre comment ce programme, par la fluidité entre les mouvements, a été construit et pensé avec une cohérence qu’on retrouve sur scène.

Nous ne pourrions pas faire l’impasse sur l’occupation, très intelligente, de la scène. En plus de sa programmation originale et courageuse, ce jeune ensemble offre, par son occupation de la scène, une belle dimension théâtrale aux œuvres. Le mouvement de Stefano Landi (1587-1639), A che più l’arco tendere, autrement dit « une femme âgée aussi peut aimer » est l’occasion d’un jeu de scène très drôle à quatre voix. Subitement et avec humour, F. Blömer fait taire G. Falzone puis H. Urab avant que D. Chacón se fasse chasser par une pluie de notes à la guitare. Le Mi basta cosi d’Antonia Bembo est l’un des mouvements les plus drôle de ce concert. G. Falzone quitte la scène en lançant, un « basta cosi » suivi par F. Blömer. Puis la harpiste se lève et dit « ça suffit !». Et pour finir D. Chacón lui reste sur scène en disant « ça ne me suffit pas », ce qui provoque les rires du public tout entier. Avant que ne se termine ce beau concert, depuis le fond de la salle D. Chacón remonte doucement avec son colascione pour rejoindre la harpe. À quelques pas derrière lui, la belle voix de la soprano habite toute la salle Monteverdi. L’espoir prend place sur scène avec un mouvement qui va crescendo et traduit bien ce sentiment.

Les applaudissements sont nourris et nombreux. Le concert se termine avec un autre mouvement de Barbara Strozzi l’occasion pour F. Blömer de nous montrer une fois de plus de très belles notes profondes. Avec ce programme L’Aura Pizzicata, exprime la volonté politique de mettre à l’honneur les femmes compositrices de l’époque baroque, à travers une construction très habile ; comme l’exprimera une auditrice : « vous chantez une époque ! ».

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