Magiciennes et combats légendaires – Haendel/ Monteverdi


Magiciennes et combats légendaires dans un château enchanté

Dimanche 18 mai, l’après-midi, le château de Châteaudun fait la sieste. Rien ne semble pouvoir réveiller l’escalier enroulé de rêves, les ammonites fossilisées dans les pierres et les gargouilles muettes au soleil. Et pourtant, le concert Magiciennes et combats légendaires, organisé par l’association Orfeo 28, a su sortir le château de son sommeil comme dans un conte de fées. La soprane Anara Khassenova et le ténor Marco Angioloni, qui a également assuré la direction de l’ensemble baroque Il Groviglio, ont enchanté les lieux grâce à leurs merveilleux airs de Haendel et au Combat de Tancrède et Clorinde de Monteverdi.

Dans une salle du château, l’ouverture de Poro, Re delle Indie, interprétée solennellement, sans grand élan, a réveillé la sculpture du cerf dormant sur une cheminée, la tête relevée, captivée par l’introduction. Soudain, sur fond de cordes très vives, la soprane, en Armide, a lancé, comme des éclairs, l’air du Furie terribili (Rinaldo) : Anara Khassenova, explosant de rage, a une force dramatique qui a pu rappeler le belcanto d’un Puccini. Le concert a dû être accordé à un diapason plus élevé que d’habitude en baroque, les voix en sont comme poussées. On sent cette prise de hauteur dans Felicissima quest’alma (Apollo e Dafne), air dans lequel la soprane, sur fond de pizzicati, a excellé dans des Libertà, magnifiquement ouverts, ornés d’une colorature gracieuse. On a pu retrouver ce même Libertà dans l’aria du Lascia ch’io pianga (Rinaldo), qu’Anara Khassenova a rendu dramatique dans des sanglots douloureux mais authentiques. Cette disposition à l’émotion théâtrale – en somme : au baroque – a été confirmée dans le splendide aria de Credete al mio dolore (Alcina), derrière un violoncelle déchirant.

La violoncelliste Claire-Lise Démettre n’était pas la seule de l’ensemble à être imperturbable dans son jeu. Le claveciniste Joel Keller, en remplacement de Nora Dargazzanli, a su prendre le pli du concert, assuré par la direction, presque chorégraphique, de Marco Angioloni. Disons que le groupe porte bien son nom : « Il Groviglio » signifie en italien « enchevêtrement » et il est vrai que tout s’y enchevêtre harmonieusement. Le seul petit bémol à noter serait peut-être du côté des cordes, notamment des deux violons pas toujours très nets, en particulier dans l’ouverture de Radamisto – sans que cela n’ait nui à la beauté de l’ensemble.

Pendant l’entracte, une conférencière a présenté à l’étage du château les tapisseries de Tancrède et Clorinde dont la qualité était à l’image de celle du concert : une bonne facture baroque, des couleurs vives, des détails très beaux, ici une fleur, là une appogiature. Ces tapisseries du XVIIe siècle ont été réalisées à partir de cartons de Michel Corneille, élève du maître Simon Vouet, comme Anara Khassenova et Marco Angioloni, le sont de Philippe Jarrousky et de Christophe Rousset, deux maîtres avec qui ils ont travaillé.

La conférencière a présenté l’histoire du château, puis celle de la Jérusalem Délivrée du Tasse : comtes de Blois, Orléans et Dunois se sont entremêlés aux chevaliers normands et aux princesses sarrasines et, légende et réalité s’unissant, les chanteurs, de retour sur scène, semblaient porter les tenues brillantes, arrachées aux héros en coton sur les tapisseries. La soprane, assise sur sa chaise, était Clorinde et, pendant le Combat, elle se levait, de temps en temps, et sa voix parcourait le public, comme un rayon de soleil. Dans l’intimité de ce château, on se sentait, nous-mêmes, membres d’une petite cour italienne du XVIIe siècle.

On nous dit qu’un escrimeur qui devait illustrer la pièce est tombé au combat, mais cela n’empêche pas notre ténor de se lancer à l’assaut. Marco Angioloni commence à chanter le texte, ou plutôt à le déclamer car sa voix, pareille à celle du chœur au début des tragédies grecques, garde les aspérités de son parler quand il annonce la fatalité : Tancredi, che Clorinda un uomo stima (Tancrède croyant Clorinde un homme). Sa voix se teinte des harmonies étranges, propres à Monteverdi, presque orientales et, peu à peu, grâce à sa diction parfaite, elle s’éclaircit, notamment au moment où la vérité éclate : La vide e la conobbe e restò senza e voce e moto. Ahi vista! Ahi conoscenza! (Il la voit, il la reconnaît, et reste muet, pétrifié. Ô vision cruelle ! Ô révélation funeste !). Clorinde, quant à elle, expire d’une voix qui, sublime, a déjà une pureté céleste : S’apre il ciel, io vado in pace (Le ciel s’ouvre, je pars en paix).

On raconte que le public en 1624, bouleversé par ce sublime, n’a pas réussi à applaudir après la première représentation du Combat. Ce ne fut pas le cas à Châteaudun : le concert s’est terminé sous les ovations. L’ensemble a offert un bis sucré du Lascia ch’io pianga ainsi que, pour nous en rafraîchir, un cocktail sur la terrasse du château d’où l’on contemplait, en happy few, le week-end se coucher sur la campagne.

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