Clori, Tirsi e Fileno – Haendel


Éclats de bergers, éclats de ville

Sous la lumière diffuse du Goethe-Theater, écrin néoclassique aux ors feutrés, l’utopie pastorale de Haendel a pris corps, non comme un simple jeu galant, mais comme un miroir doucement ironique tendu à notre époque désenchantée.

La cantate italienne Clori, Tirsi e Fileno (HWV 96), rarement donnée, fut ici réinventée en un ballet vocal et visuel, croisant avec finesse la tendresse du dramma per musica et les échos du monde urbain. Alberto Pagani, qui signe à la fois la mise en scène et la chorégraphie, ose une lecture où le travestissement bucolique n’est qu’un masque fragile posé sur nos désirs d’évasion.

Chelsea Zurflüh incarne une Clori diaphane, en robe blanche comme sortie d’un tableau rococo, mais dotée d’une présence bien terrestre. Sa voix, souple et agile, séduit sans forcer, et ses aigus filés dans Sospira il cor mio touchent à l’irréel.

Mais c’est Nicolò Balducci qui conquiert le public : Tirsi magnétique, tout en couleurs vocales, il fait preuve d’un grand contrôle expressif, notamment dans l’aria Amo Tirsi — joyau mélodique qui semble annoncer les emportements amoureux d’Agrippina. Balducci ne chante pas : il habite le texte, corps en avant, regards arrachés au lointain, et gestes retenus d’un homme trop humain pour n’être qu’un berger.

Constantin Zimmermann, en Fileno tendre et effacé, forme un contrepoint idéal : sa Come la rondinella dell’Egitto, évoquant l’exil doux-amer, glisse avec un naturel bouleversant vers une mélodie de berceuse, qui fait oublier la vanité arrogante du Nerone qui viendra plus tard chanter Incoronato in crin d’alloro.

La danse, omniprésente mais jamais bavarde, insuffle un second niveau de lecture : les trois interprètes – deux femmes, un homme – évoluent comme des figures de notre quotidien projetées dans ce rêve antique, oscillant entre fascination et distance. Leur gestuelle géométrique, presque urbaine, déjoue le maniérisme pastoral et interroge la possibilité même de « vivere bramat », ce désir de vivre pleinement que tous les personnages partagent.

Michael Hofstetter, à la tête d’un orchestre de chambre précis et lumineux, dessine des contrastes moelleux, jouant sur les respirations du phrasé et les respirations du théâtre. Les bois rient, les cordes soupirent – et Haendel, maître du clair-obscur émotionnel, retrouve ici toute sa modernité.

Au-delà de la beauté sonore, cette lecture de Clori, Tirsi e Fileno propose une réflexion subtile sur la fonction du pastiche baroque dans notre monde contemporain. Clori, Tirsi et Fileno — comme nos propres avatars — finissent par embrasser l’illusion plutôt que la réalité, préférant la légèreté de l’harmonie feinte à la dissonance du réel.

Mais dans cette illusion, une vérité demeure : la musique de Haendel, ici portée au plus haut niveau, parle encore de nous, pour nous, avec nous.

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