Les 18 chorals de Leipzig & Variations canoniques – Bach

L’interprétation inspirée et habitée d’un monument de la littérature d’orgue

Les chorals de Leipzig ou Dix huit poèmes pour une île déserte : tel est le titre que l’organiste et musicologue Martin Gester a donné au texte de présentation de ce disque qui comporte également lesVariations canoniques sur le choral de Noël Von Himmel hoch.

Au départ le choral est un chant luthérien, d’abord monodique puis polyphonique. De facture simple, il permettait à l’assemblée de prier par le chant en langue vernaculaire. A l’orgue, instrument sacré, furent bientôt confiées les thèmes du chant si bien que l’assemblée put être soutenue et accompagnée et les compositeurs de musique sacrée eurent tôt fait d’enrichir la simple mélodie de figurations de plus en plus élaborées. Jean Sébastien Bach (1685-1750) a porté le choral pour orgue à un point de perfection indépassable. Avec cet enregistrement, Martin Gester nous en donne la preuve éclatante.

Comme Martin Gester le souligne dans la notice du disque, l’essentiel des chorals de Leipzig se situent au confluent de deux manières de Bach, la dernière, celle des ultimes et sublimes chefs-d’œuvre que sont L’Art de la Fugue, L’Offrande Musicale ou les Variations Canoniques, œuvres dites « de quintessence » et une manière composée d’œuvres sensibles, expressives comme les cantates, la Messe en si mineur, les Passions et les premiers chorals pour orgue dont la composition aurait déjà débuté à Weimar en 1715.

L’ensemble des dix sept chorals, enrichi d’un dix huitième morceau au moment de la constitution d’un recueil qui, rappelons-le ici, comprenait les Chorals de Leipzig, les six Sonates en trio BWV 525-530 et les Variations canoniques, est un corpus d’une variété et d’une richesse extraordinaires. Il n’y a pas de programme à proprement parler mais Bach commence le cycle avec un portique majestueux : la Fantasia super Komm, Heiliger Geist BWV 651 avec son cantus firmus éclatant à la pédale qui invoque l’Esprit Saint. Le choral suivant BWV 652 (à deux claviers et pédale) sur le même texte est une œuvre extrêmement développée d’une grande complexité et un superbe exemple de choral fugué donnant une grande place à des jeux contrapuntiques raffinés. Surviennent ensuite deux morceaux, BWV 653 et 654, où le thème du choral est savamment orné notamment dans le célèbre Schmücke dich, O liebe Seele qui fait un usage important du tremblant. Le texte du choral BWV 653, An Wasserflüssen Babylon est tiré du psaume 137, contrairement aux autres textes qui sont inspirés par le Nouveau Testament. Le joli trio pour deux claviers et pédale BWV 655 super Herr Jesu Christ dich zu und wend est une prière sereine et confiante.

Le choral O Lamm Gottes, unschuldig, BWV 656 est un des sommets du recueil. Ce choral est registré d’une manière très originale et à son écoute, on ne peut s’empêcher de penser aux propos de Carl Philipp Emmanuel Bach (1714-1788) sur l’art de son père de choisir ses jeux, rapportés dans le texte de présentation du coffret. Sous les doigts de Martin Gester, on croit entendre une chorale humaine à quatre voix surgir et s’élever au dessus des figurations des parties intermédiaires de l’orgue. Plutôt que l’Agneau pascal, on peut y voir la foule des brebis rassemblées autour du Bon Pasteur. Le texte très dramatique évoque le supplice de la Croix et consiste en une supplication ardente. La fin, organo pleno (plein jeu), est très impressionnante, le thème du choral est proclamé au milieu d’audaces harmoniques étonnantes de la part de l’accompagnement. Ces passages ont une dimension épique que l’on a plus souvent l’occasion d’associer à la musique la musique de Georg Friedrich Haendel (1685-1759). L’orgue Thomas de Saint-Loup de Namur qui a été construit sur le modèle d’orgues de l’Allemagne centrale et a été béni en octobre 2022, offre des possibilités uniques pour exécuter une telle musique.

Le choral Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 659 dans le mode mineur est célébrissime. Son apparente simplicité surprend en comparaison avec les autres chorals. La mélodie, admirablement ornée, se déroule calmement et constitue un îlot de sérénité dans un ensemble souvent tourmenté. Les deux autres chorals sur le même texte, BWV 660 et 661, ont un caractère très différent, notamment le BWV 660, bel exemple de choral figuré avec son accompagnement de deux voix graves en imitations joliment registrées et le BWV 661, organo pleno, dont le tempo est plus rapide et dont le thème à la pédale est devenu plus solennel. La tierce picarde de la fin peut être vue comme une conclusion à l’ensemble ces trois chorals.

Le magnifique Jesus Christus unser Heiland, BWV 665 est le pendant du choral BWV 656, un nouveau sommet du cycle entier. L’entrée du choral se fait organo pleno. Le contraste est vif entre le thème solennel du choral et un accompagnement qui chante une toute autre chanson ; ce dernier est en effet très tourmenté avec d’étonnantes dissonances et des chromatismes très hardis qui évoquent peut-être la colère divine (trug fur uns Gottes Zorn) et la supplication des pécheurs (Kyrie eleison), répétée deux fois dans le texte de Martin Luther (1483-1546). Quand le cantus passe à l’extrême grave, mille voix s’élèvent dans l’aigu et l’effet est grandiose. On retrouve dans ces grands mouvements de foule, l’atmosphère ce certains passages de la Passion selon Saint-Jean. La tierce picarde à la fin apporte une note d’espérance. L’orgue Thomas sous les doigts de Martin Gester fait merveille une fois de plus.

Le choral Komm Gott Schöpfer, Heiliger Geist, BWV 667, en forme de fantaisie, in organo pleno, est le pendant du choral d’ouverture et devait servir de conclusion au cycle. Le cantus est assuré par la pédale et l’accompagnement très brillant est émaillé à la fin de surprenantes dissonances. Le choral Vor deinem Thron tret’ich, Wenn wirin höchsten Nöthen sein, BWV 668 a été rajouté aux dix sept autres, nettement plus tard au moment de la constitution du recueil. On admire une fois de plus la superbe registration du cantus dans l’aigu.

Les Variations canoniques sur le thème Von Himmel hoch BWV 769 sont le complément et l’aboutissement des recherches effectuées par Bach lors de la composition des Chorals de Leipzig. Le texte et la musique du choral initial sont de Martin Luther; ils proclament la Nativité. Les titres des cinq variations sont explicites des procédés contrapuntiques utilisés : canons à l’octave, à la quinte, à la septième, à l’octave, à la neuvième, par augmentation, par diminution. Une strette grandiose, organo pleno, met fin à ces variations et à l’enregistrement.

Comme on l’a dit plus haut, l’orgue Thomas de l’église Saint-Loup de Namur est doté de jeux très variés : flûtes, viole de gambe, jeux d’anches très riches (trompette, hautbois, voix humaine…), tremblant, organo pleno grandiose,… Et Martin Gester dont c’est, à ma connaissance, le troisième enregistrement à l’orgue en soliste, en use avec un discernement infini afin de donner à la musique la couleur adaptée au sens des mots, aux affects qu’ils décrivent et la poésie qui s’en dégage. L’orgue est accordé à 465 Hz soit un ton au dessus du La 3 baroque (415 Hz).

Devant la grandeur de telles compositions et la splendeur de leur interprétation, l’auditeur, intimidé par la complexité des procédés mis en œuvre, se sent tout petit. N’étant pas organiste et ne connaissant rien à l’art de la registration, il craint légitimement que l’essentiel de la beauté de telles œuvres ainsi que leur substantifique moelle ne soient réservés aux conoscitori et ne lui échappent totalement. Pourtant, par une sorte de miracle, il est touché au plus profond de son cœur et de son intellect par cette musique du Cantor de Leipzig et se trouve ravi sans savoir pourquoi. Plus tard, devenu un organophile persévérant et curieux, il comprend et fait son miel de cette musique qui le comble chaque jour davantage.

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