Un galop d’essai réussi pour de bons élèves
On dit que le mercredi est le « jour des enfants » ; ce fut le cas ce 20 mai au manège de la Grande Écurie du Château de Versailles ; les filles en jupes et ballerines et les garçons en culottes courtes, sagement accompagnés de leurs parents, étaient venus en fin d’après-midi applaudir 26 jeunes Pages du Centre de musique baroque de Versailles (CMBV), enfants et adolescents âgés de 7 à 14 ans.
Dans un concert intitulé Chevauchée baroque, Clément Buonomo a assuré la direction musicale de trois motets, composés par Nicolas Bernier (1664-1734), illustrés ici par des chorégraphies réalisées par l’Académie équestre de Versailles, la production voulant associer « deux forces artistiques vives, celles du chant et de la danse, du mouvement vocal et visuel, en une seule exigence : l’excellence artistique ». L’excellence, tel était bien l’objectif : le chœur des Pages du CMBV, s’inspirant des effectifs vocaux de l’époque de Louis XIV, suivant une formation musicale de haut niveau dans le cadre des classes à horaires aménagés, destine une part essentielle de leur travail au répertoire français des XVIIe et XVIIIe siècles ; interpréter Laudate Dominum, Ornate aras, Ad dapes salutis, trois motets écrits par celui qui, à partir de la Régence, fut lui-même en charge de l’éducation des pages de la Chapelle royale, était pleinement dans les cordes de ce chœur.
Ce chœur était un instrument aux mains de M. Buonomo : tantôt agréablement liées, tantôt distinctement détachées, les notes sortaient à son bon vouloir, comme si chaque bouche de ces visages tristes avait été la touche de son clavier. Manquant parfois de finesse dans les nuances, les chanteurs, vêtus tout en noir, suivaient de tête une partition qui, malgré des répétitions de style avec, inlassablement, trille avant point d’orgue pour conclusion, avançait dans un même élan, rythmé par de très beaux moments pour solistes.
Si tous les enfants ne bénéficiaient pas encore d’une voix nette ou colorée, certains – ou plutôt certaines – se sont démarqués en proposant une interprétation suspendant le temps, à l’instar de cette adolescente qui, assise sur la balustrade, figée comme une figure de tableau, a livré une sublime page d’Ornate Aras. Les uns après l’autre, les solistes faisaient office de bons élèves ; passant chacun leur tour, les enfants, admissibles à l’examen, étaient portés au centre de l’attention, placés en hauteur, au-devant de la scène, dans un cercle de lumière ; on y sent l’Institution, sans savoir si elle est scolaire, religieuse, ou militaire.
À l’arrière, un théorbe, un clavecin, une viole et un violoncelle faisaient un tapis de basse continue, aussi essentiel et discret que la couche de sable, derrière eux, sur laquelle se développait le spectacle équestre ; sur fond de musique baroque, quelques chevaux dessinaient des diagonales, des cercles, des arabesques ; les écuyères avaient créé au manège un jardin à la française pour lequel la faune avait remplacé la flore. Mais les chevaux ne dansaient pas seulement : leurs pas au trot, leurs lourds soufflements, et les cliquetis des étriers étaient de nature musicale et donnaient au chœur et à l’orchestre un je-ne-sais-quoi d’onirique. De la même manière, les enfants ne chantaient pas seulement, ils entreprenaient aussi leur chevauchée : sautant le quatrième mur, ils occupaient la salle, se déplaçaient dans les escaliers, montaient aux balcons, couraient, avançaient, se séparaient, se regroupaient ; ils se mettaient sur deux pattes pour le trille final.
Malgré sa recherche de mouvement, tant musical que chorégraphique, le spectacle dans la Grande Écurie avait l’aspect un peu statique de sa façade conçue au XVIIe siècle par Hardouin-Mansart : en hémicycle, en deux ailes symétriques, une colonnade avec un chœur de piliers et, au centre, trois chevaux sculptés ; la pierre, bien taillée, les lignes, proportionnées, la cour, harmonieuse, et le tout, remarquable, pourtant, l’ensemble manque peut-être de vivacité, de spontanéité, d’excentricité ; l’excellence de ce baroque à la française semble quelque peu rigide ; la recherche de la perfection y provoque une forme d’ennui presque mélancolique. Ce classicisme, propre et délicat, est loin de l’Italie de la même époque qui transpire la fougue, la vague, le soleil ; la seule claque de vent qu’on éprouve dans le manège de la Grande Écurie, c’est ce léger brin d’air, odorant, provoqué par le passage des chevaux au galop. Cette solennité nous rappelle qu’à la cour de Versailles, toute musique, même religieuse, participe de la mise en scène royale.

