La chasse du cerf – Morin

Sacré et profane pour le gala de l’Académie de l’Opéra Royal

La soirée conçue pour l’Académie de l’Opéra Royal autour de La chasse du cerf de Jean-Baptiste Morin proposait bien davantage qu’une simple résurrection musicologique. Dans un Versailles empli de mémoire monarchique, cette nouvelle production devenait surtout une réflexion théâtrale sur la représentation même de la cour de Louis XIV, sur ses rituels et sur cette manière très française de transformer le pouvoir en spectacle. Le programme associait ainsi une première partie sacrée dans la Chapelle Royale à un divertissement profane dans la Galerie des Glaces, dans une construction pensée comme un hommage direct au Roi-Soleil et à l’univers cérémoniel de Versailles.

Le gala célébrait également les dix académiciens de la promotion 2025-2027 de l’Académie de l’Opéra Royal, accompagnés pendant deux ans dans un dispositif de formation qui privilégie autant la transmission stylistique que l’expérience concrète de la scène. Cette dimension pédagogique n’avait rien d’anecdotique : toute la soirée reposait sur l’idée de troupe, d’apprentissage collectif et de circulation permanente entre jeunes chanteurs, musiciens et espaces du château.

La première partie, donnée dans la Chapelle Royale, installait immédiatement une atmosphère de solennité suspendue. Les motets de Marc-Antoine Charpentier semblaient moins fonctionner comme un prélude que comme la face spirituelle d’un Versailles où le sacré et la représentation politique demeuraient indissociables. Dans O pretiosum et admirabile convivium, Camille-Taos Arbouz déployait une ligne vocale d’une grande pureté, portée par un sens très naturel de la déclamation latine. Thierry Cartier donnait à Ascendat ad te Domine une présence plus terrienne, avec une émission franche et chaleureuse, tandis qu’Alexandre Adra ouvrait In festo corporis Christi canticum avec une autorité immédiatement saisissante. Le contraste entre l’intimité spirituelle de cette première partie et l’exubérance théâtrale à venir préparait idéalement la bascule vers la Galerie des Glaces.

Le déplacement du public constituait d’ailleurs déjà un geste dramaturgique. En quittant la Chapelle pour traverser Versailles jusqu’à la Galerie des Glaces, le spectacle faisait littéralement passer l’auditeur du recueillement religieux au cérémonial mondain et politique. Dans cet espace saturé d’iconographie louis-quatorzienne, La chasse du cerf retrouvait une forme d’évidence presque immersive. Le cerf lui-même n’apparaissait jamais réellement : comme le rappelle Charles Di Meglio dans sa note d’intention, ce n’est pas tant la chasse qui intéresse ici que sa représentation, son raffinement codifié, son pouvoir de divertissement. Pourtant, l’omniprésence des références cynégétiques, des fanfares et des appels de trompe suffisait à faire exister tout un imaginaire versaillais.

La mise en espace de Charles Di Meglio exploitait avec intelligence cette ambiguïté permanente entre reconstitution historique et jeu assumé avec les codes du Grand Siècle. Les académiciens envahissaient progressivement les côtés de la Galerie des Glaces dans une fanfare particulièrement colorée, créant un effet de circulation sonore extrêmement vivant autour du public. Les cors répondaient aux dorures, aux reflets et aux plafonds célébrant les victoires de Louis XIV, dans une sorte de dialogue permanent entre architecture et musique.

Musicalement, Chloé de Guillebon dirigeait l’Orchestre de l’Opéra Royal avec une remarquable souplesse rythmique. La direction privilégiait la fluidité théâtrale plutôt que l’effet spectaculaire forcé, laissant constamment respirer les chanteurs et le texte. Ce sens du mouvement collectif donnait au divertissement une fraîcheur très communicative.

Parmi les solistes, Fanny Valentin incarnait une Diane lumineuse et élégante, jamais figée dans la simple majesté décorative. Sa projection claire et son aisance dans les airs les plus brillants structuraient l’ensemble du spectacle. Marie Zaccarini apportait à Psécas une présence plus délicate, avec un timbre immédiatement séduisant et une diction particulièrement raffinée. Camille Brault faisait merveille dans Phiale grâce à une musicalité très expressive et à un sens évident du théâtre, tandis qu’Antoine Ageorges donnait à Néphèle une énergie nerveuse et mobile qui animait constamment les scènes de chasse.

Mais ce qui frappait surtout restait l’esprit collectif de cette distribution. Stéphane Wolf, Thierry Cartier, Baptiste Bonfante, Camille-Taos Arbouz et Alexandre Adra formaient un chœur extrêmement investi théâtralement, toujours en mouvement, sans jamais perdre la précision musicale nécessaire à cette écriture très détaillée. L’ensemble trouvait son sommet dans les grandes séquences de chasse où les appels de trompe, les cris de vénerie et les interventions chorales transformaient progressivement la Galerie des Glaces en théâtre vivant.

Le fameux Tayaut ! résonnait alors comme un véritable cri de fête. Et lorsque les chanteurs offrirent en bis Tayaut, allez mes toutous !, l’effet fut irrésistible : toute la légèreté, l’humour et le plaisir du spectacle s’y concentraient soudain. Ce moment résumait parfaitement l’esprit de la soirée : une célébration joyeuse et extrêmement consciente de son propre caractère théâtral, où l’hommage au Versailles de Louis XIV passait moins par la reconstitution figée que par le plaisir collectif du jeu, du chant et du spectacle vivant.

Dans ce dialogue permanent entre musique sacrée, divertissement profane et mémoire versaillaise, ce gala de l’Académie de l’Opéra Royal démontrait surtout à quel point ces jeunes artistes savent déjà transformer un patrimoine historique en expérience immédiatement vivante.

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