Le désir et la métamorphose
Si le grand Claudio Monteverdi a créé le premier opéra entièrement parvenu jusqu’à nous (le premier était La Dafne de Peri), il s’agissait d’un opéra de cour. Francesco Cavalli a pour sa part créé le genre d‘opéra comme nous le connaissons maintenant : l‘opéra commercial, où chaque spectateur pouvait accéder moyennant le paiement de sa place. Les théâtres « publics » (ils appartenaient en fait à des particuliers, généralement des familles nobles) où ses œuvres étaient représentés étaient souvent situés dans les quartiers où vivaient les fameuses « cortigiane » de la Sérénissime. Cavalli et ses nombreux librettistes (Giovanni Faustini, Giovanni Francesco Busenello, Giacinto Andrea Cicognini…) ont imaginé un théâtre musical émaillé d’allusions à double et triple sens et d’épisodes érotiques (voire pornographiques) qui n‘eut pas d’équivalent jusqu’à Jacques Offenbach. La Calisto en est un parfait exemple.
Oubliée pendant des siècles, elle a été redécouverte d’abord en 1970 par Raymond Leppard. Puis les productions de René Jacobs et Herbert Wernicke (Bruxelles, Berlin, Vienne…) et d’Ivor Bolton et David Alden (Munich, Londres, Madrid…) ont conforté son éblouissante beauté et sa magie dans toute l‘Europe. Cette nouvelle mise en scène de La Calisto, conçue par Stefan Herheim, également intendant du MusikTheater an der Wien, confirme la valeur et l‘importance de cet œuvre assez unique. Sa mise en scène et attentive au livret est accompagnée des décors abstraits et symboliques de Silke Bauer, les interprètes sont vêtus des beaux costumes de Yashi.

Jupiter désire la nymphe Calisto. Malheureusement elle s’est vouée au culte de Diane, déesse de la chasteté. Alors le dieu des dieux, « conseillé » par son âme damnée Mercure, emprunte les traits de la déesse pour séduire Calisto. Il en résulte un passage particulièrement étrange de la littérature lyrique: le baryton Jupiter chante ses avances à la belle nymphe d’une voix falsétiste de soprano ! On en rit vraiment beaucoup… Par vengeance, la jalouse Junon transforme sa rivale en ours. Jupiter ne peut pas renverser ce verdict, mais seulement l‘infléchir en transformant l‘ourse femelle en constellation de la Grande Ourse.
Vera-Lotte Boecker est une nymphe charmante, dont on comprend toute l‘attraction qui a porté le Grand Dieu à la séduire ! Et voyant et en écoutant Milan Siljanov (Jupiter), on comprend aussi pourquoi la chaste nymphe s‘est laissée séduire… et mettre enceinte par lui.
Renato Dolcini est un Mercure méphistophélique ; Giuseppina Bridelli, Junon sanglée dans son vêtement de cuir, campe une épouse trahie et négligée encore belle et sexuellement attirante…
Christina Pluhar dirige son ensemble L‘Arpeggiata avec toute l‘autorité et la sensibilité qu‘une expérience plus que décennale dans ce répertoire baroque lui apporte.
Qui a manqué cette production particulièrement réussie pourra la voir (ou la revoir) au Staatsoper Unter den Linden de Berlin à partir du 8 novembre prochain.

