Bomba Flamenca – La Tempête

Quand foi ardente et humanisme se côtoient

Il y a un an exactement Vincent Dumestre donnait au 43ème Festival de Beaune Les Noces Royales de Louis XIV, un spectacle censé évoquer ce moment très important de l’histoire européenne (voir mon compte-rendu). C’est un évènement non moins important auquel fut convoqué le public en ce vendredi 3 juillet au 44ème Festival de Beaune : les obsèques de Charles Quint, une cérémonie imaginée par Simon-Pierre Bestion, le chœur et l’orchestre La Tempête et six solistes.

En 1558, deux ans après s’être retiré du pouvoir et sentant sa fin approcher, Charles Quint (1500-1558), alors reclus au monastère de Yuste, aurait décidé d’organiser la répétition de ses propres funérailles. Ce récit peut-être fantaisiste traduit certainement la piété profonde de l’ex-empereur et sa volonté de se préparer par des prières et des oraisons funèbres à un trépas qu’il sentait proche. Il reflète peut-être aussi un état de dépression résultant de la mort de sa très chère épouse Isabelle du Portugal en 1539 et le décès tout récent de sa mère Jeanne 1ère de Castille en 1555.

Le spectacle auquel nous étions conviés n’était en rien une reconstitution historique des funérailles de l’empereur le plus puissant de son temps. Ce n’était de toutes façons pas possible car on ignore, à une exception près, quels furent les chants et les prières exécutés au cours de la messe de Requiem. C’est plutôt le témoignage d’une Espagne à la charnière entre deux époques, celle de la Reconquista, conquête de l’émirat de Grenade par la couronne de Castille, qui signe la fin du Moyen-Âge et celle du début de la Renaissance. S’appuyant sur la structure de la messe pour les défunts, Simon-Pierre Bestion a souhaité « créer une sorte d’immersion spirituelle et émotionnelle dans ce que pouvait être l’environnement musical rêvé à la mort du plus grand empereur de la Renaissance ».

En 1492, les musulmans et les juifs sont chassés ou forcés à l’exil hors d’Espagne. Ne restent que les morisques et les marranes, respectivement musulmans et juifs convertis au christianisme. A noter également qu’à Tolède a longtemps subsisté un rite chrétien mozarabe (chrétiens de culture arabisée). Toutes ces populations ont laissé des traces importantes dans l’art ibérique et tout particulièrement dans la musique. Certaines sont reconnaissables dans plusieurs chants du programme de ce concert. Le titre Bomba Flamenca (Bombe flamande) rend compte de la révolution de la musique espagnole au contact de celle des Flandres et des Pays-Bas espagnols.

Congaudeant catholici
Les sacqueboutes, les doulcianes et le tambour résonnent puissamment dans la nef de Notre-Dame de Beaune (on n’oublie pas à cette occasion que Charles Quint fut duc de Bourgogne sous le nom de Charles II pendant 38 ans). Les voix s’élèvent et chantent une mélodie issue du plain chant datant du 12ème siècle, témoignage émouvant d’une polyphonie à trois voix, une innovation à cette époque. Les sons surgissent des quatre points cardinaux de cet admirable édifice roman.

La Guerre – Clément Janequin (1485-1558) ; La Bomba – Mateo Flecha « El Viejo » (1481-1553)
Une spectaculaire fanfare des trois cornets à bouquin, des sacqueboutes et des autres vents sert de portique à deux chœurs, le premier à peine murmuré et le second éclatant. Ce dernier est une ensalada,un genre typiquement espagnol, une musique polyphonique mélangeant plusieurs styles.

Mille regres – Luys de Narvaez (1500-1555)
Il s’agit d’un duo de harpe (Loris Barrucand) et de théorbe (Pierre Rinderknecht) très joliment interprété.

Messe Mille regretz – Cristobal de Morales (1500-1553)
Cette sublime prière pénitentielle, Kyrie eleison, débute aux deux basses de viole, elle se poursuit avec un chœur puissant à la polyphonie très dense, richement accompagné par les cornets puis les sacqueboutes auxquels se joignent les cordes.

Musae Jovis – Nicolas Gombert(1495-1560)
Ce chant très étrange accompagné par une flûte à bec et les violes de gambe, composé à la mémoire de Josquin Desprez, débute par un solo des ténors Marco Van Baaren et Edouard Monjanel et du baryton Imanol Iraola, il se poursuit avec la voix très prenante de la contralto Fanny Châtelain.

Nawa Assar
Il s’agit d’une chanson traditionnelle arabo-andalouse initiée par les cordes seules auxquelles se joint une flûte.

Una sanyosa porfia – Juan del Encina (1448-1529)
Dans cette très belle et troublante chanson populaire espagnole, deux personnages, incarnés par le baryton Imanol Iraola et la soprano Amélie Raison, probablement des chrétiens, racontent la chute de Grenade, vue du coté des musulmans ; ils témoignent à tour de rôle de la brutalité des troupes de la Reconquista en train d’écraser et de chasser les Maures, mettant fin à plusieurs siècles de cohabitation. Un des sommets du concert.

Ad Mortem Festinamus (Llibre vermell de Montserrat – XIVème siècle)
Un solo de cornemuse ouvre ce morceau, les tambours et les sacqueboutes s’en donnent à cœur joie. Les voix d’homme entonnent un chant très sauvage, sorte de memento Mori qui reprend le thème bien connu de la danse macabre : riches ou pauvres, les damnés iront en enfer quand les trompettes vont sonner le jour dernier.

MemLamentationes Hieremiae prophetae – Thomas Crecquillon (1505-1557)
Le texte biblique pleure la destruction de Jérusalem et de son temple par les Babyloniens, en 586 avant Jésus-Christ. Ce poème magnifique débute avec un choeur de violes, se poursuit avec un choeur vocal à quatre voix mixtes d’une grande puissance émotionnelle renforcé par d’impressionnantes saqueboutes. Un des sommets du concert.

Alleluia, Videant pauperes/ Tarakto bèbè
A l’Alleluia, la mezzo-soprano oppose un respons archaïque aux tournures arabisantes : il s’agit bien d’un chant mozarabe qui se conclut encore par un Alleluia.

Ir me kero madre a Yerushalaiym
Ce beau chant traditionnel séfarade est écrit en ladino, c’est-à-dire en judéo-espagnol. La phrase El es Senyor de todo el mundo (Il est le Seigneur du monde entier) est traduit par « Jérusalem règne sur la terre entière », on se demande pourquoi. Le chant de la soprano Amélie Raison est envoûtant. Elle est ensuite doublée par les autres solistes et le chœur tout entier tandis que le tempo accélère.

Sanctus et Benedictus de la messe de Requiem de Pedro Escobar (1465-1554)
La messe de Requiem se poursuit avec ces extraits d’une messe de Requiem de Pedro Escobar, un musicien espagnol assez connu des choristes français.

Gimel – Lamentationes Hieremiae prophetae – Marbrianus de Orto (1460-1529)
Ces lamentations confiées au chœur sont chantées à la fin pianissimo de façon très émouvante en bouches fermées. Elles décrivent la déportation des habitants de Judée lors de l’invasion des Babyloniens. Les voix sont accompagnées par un superbe théorbe.

El Fuego – Mateo Flecha « El Viejo »
Cette ensalada aux accents populaires de Mateo Flecha « El Viejo » est chantée alternativement par des solistes et le chœur ; elle revêt une actualité brûlante puisqu’elle repose sur la métaphore du feu qui envahit tout, qui brûle tout sur son passage et que les pécheurs ne pourront éteindre que s’ils arrêtent leurs transgressions et font pénitence.

Parce mihi Domine – Cristobal de Morales
Seul morceau dont on est certain qu’il faisait partie de l’office des défunts pour Charles Quint. Tandis que la musique est relativement calme, sereine et apaisée, les paroles très curieuses semblent refléter une profonde inquiétude. « Qui suis-je pour que Dieu s’intéresse à moi ? Me pardonnera-t-il toutes mes transgressions et mes iniquités » ?

Agnus Dei
Admirable conclusion très douce et recueillie de la messe de Requiem de Pedro Escobar.

Magnificat – Antonio de Cabezon (1510-1566)
La prière de la Vierge Marie conclut ainsi cette cérémonie religieuse fantasmée sur un message d’espérance. Le cantique marial est volontaire et énergique : la soprano Amélie Raison entonne le premier verset. La suite consiste en une alternance entre les instruments (les violons, les doulcianes puis les cornets avec des virtuoses à chaque pupitre) et le chant de chaque verset. L’effectif vocal devient plus important notamment sur les mots Deposuit potentes de sede (Il renverse les puissants de leur trône). Un puissant chœur instrumental (les cuivres, les cornets au complet et le tambour) et vocal remplace l’habituelle doxologie finale : Gloria Patri et filio et Spiritus Sanctus du Magnificat par un retour de l’Introït de la messe de Requiem comme c’est souvent le cas dans ce genre de célébration. Fin impressionnante, toutes forces déployées.

Nous avons assisté à un déferlement de musique admirable pendant près de deux heures. Au delà de la profusion et de la diversité des styles dérivant parfois vers l’éclectisme, se dégageait l’unité profonde d’une époque exceptionnelle où l’humanisme et la foi la plus ardente souvent se côtoyaient, parfois se mariaient et, hélas, s’affrontaient. Bravo aux merveilleux instrumentistes, choristes, et solistes et à leur formidable chef Simon-Pierre Bestion dont l’imagination et la créativité ont mis sur pied ce concert infiniment profond et original.

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