Bergeries – Ensemble Amaranthe

L’Ensemble Amaranthe redessine la carte du Tendre

Après s’être adonné avec bonheur aux dévotions au Bon Pasteur, le deuxième opus délivré par le remarquable Ensemble Amaranthe explore un autre versant pastoral, cette fois profane. Autant le premier nous plongeait dans l’intériorité des ruelles d’une chambre ou d’un oratoire privé où l’âme pécheresse méditait et travaillait à son salut, autant le second nous plonge dans une nature où tout est idéalisé, du décor (songeons aux toiles de Fêtes galantes d’un Watteau, d’un Lancret ou d’un Pater) aux personnages, parés et raffinés, bien loin des gueux en charge des troupeaux. C’est un univers quasi paradisiaque qui nous sert ici d’écrin, lieu d’une célébration incessante de l’Amour.

Réécoutant à nouveau cet album délicieux en une chaude journée de Pentecôte au jardin, il n’est guère difficile d’imaginer ces troupes pastorales qui pourraient déboucher à tout moment du bosquet qui m’environne ou de derrière les rosiers alors somptueux en ce printemps. Souvent construites sur une basse où règne la fondamentale, imitant le bourdon de cette étonnante « cornemuse de chambre », comme l’écrit Dominique Paris, le musettiste de l’ensemble, la musette s’affirme comme un emblème de cet univers fantasmé où semble régner une harmonie parfaite. Tons rosés, blancs, légèrement rougis ou dorés, atmosphère cotonneuse de la laine des moutons figurent en bonne place sur la couverture qui nous convie à ce voyage quasi onirique, de la chambre au jardin, en passant par la scène lyrique, puisque les bergers et les bergères constituent, à l’instar des nymphes (citons l’inoubliable album éponyme de Virginie Thomas – voir mon compte-rendu), des personnages-clés des divertissements. Par leurs douces chansons, ils viennent suspendre l’action pour offrir un moment d’échappatoire au drame.

Si les airs de cour nous font parcourir une Carte du Tendre où l’Amour est présenté le plus souvent sous ses facettes douloureuses, ces musettes en offrent un visage serein et souvent réconfortant, invitant les amants à jouir d’un bonheur qui semble éternel. Il est vrai qu’à l’époque on recommandait de chanter ces pages avec « douceur et naïveté », comme quoi personne n’était dupe des douleurs que peut répandre le petit dieu de Cythère.

Ces dernières années, cet univers pastoral a donné lieu à bien des réussites discographiques. On relèvera ainsi les albums merveilleux de François Lazarevitch et de ses Musiciens de Saint-Julien (À l’ombre d’un ormeau, mêlant « brunettes » et pièces instrumentales ou Le Berger poète dépourvu de pièces vocales) mais aussi Oh ma belle brunetteReinoud Van Mechelen et l’ensemble A Nocte Temporis livrent un programme exquis et enrichi de pièces inédites. Mais on se gardera également d’oublier la merveilleuse incursion des Kapsber’girls Vous avez dit Brunettes ?, album reprenant certains « tubes » (le nostalgique et bouleversant J’avais cru, par exemple) où avoisinent là aussi bon nombre d’inédits. C’est sans doute à cet opus que fait le plus songer le présent album, qui évite soigneusement la moindre redite.

À l’écoute de cet enregistrement qu’on pourra se procurer directement sur le site de l’Ensemble, nous ne pouvons que réitérer les louanges exprimées à l’égard de Funestes Vanités (voir mon récent compte-rendu) : intelligence du programme, diversifié, enrichi d’inédits, raffinement sensible de l’exécution (les voix comme les instruments : tout y est délicieux), soin éditorial remarquable (un livret intéressant, bien documenté, présentant le contexte, les compositeurs et les textes des pièces chantées avec autant d’intelligence que d’efficacité rédactionnelles). On retrouvera donc avec grand plaisir les voix de Cécile Pierrot et Danaé Monnié, lumineux et légers dessus que celle de la belle basse-taille de Roland ten Weges qui leur apporte son concours. Si dans le précédent album, les couleurs pouvaient parfois se teinter de dramatisme, elles sont ici a contrario ici plus « pastel » : tendresse et douceur se répandent page après page, avec suavité, qui donnent plus d’une fois l’envie irrépressible d’une écoute en boucle afin de faire durer le plaisir. À l’ombre de mon noyer, alors que gazouillent maints oiseaux, je me vois transporté dans une sorte d’Eden, ô combien apaisant !

Parmi les têtes connues, l’on croise en ces contrées pastorales tout d’abord Marc-Antoine Charpentier dont le Tout renaît, tout fleurit, doucement balancé par l’élégant théorbe de Richard Civiol, nous plonge instantanément dans cet univers de délices. À l’instar du premier album qui ménageait des haltes instrumentales, c’est Jean-Féry Rebel qui offre ensuite une délicate musette où l’instrument de Dominique Paris nous enchante. Plus loin, au détour d’un bosquet, on retrouve Les Fêtes Grecques et Romaines, de l’excellent François Colin de Blamont, dans leurs atours chambristes (j’avais eu le bonheur de chroniquer la version de cour, par Valentin Tournet et sa Chapelle Harmonique, voir mon compte-rendu) : De nos bocages, fuyez les ombrages, mémorable musette vouée à un grand succès, donnant lieu à des adaptations, notamment celle très réussie pour deux traversos de Michel Blavet, qu’il m’arrive de jouer avec un bien cher ami. Il est impossible de résister au charme que cette pièce prodigue. Les voix de nos deux dessus, qu’accompagnent les délicates flûtes à bec (excellents Laurence Pottier et Bruno Ortega) y font merveille, c’est à peine si la bourrée nous sort de ce songe.

Autre maître de la scène de l’Académie royale de musique, André Campra a, lui aussi, livré bien des musettes dans son abondant œuvre lyrique. C’est ici celle de l’inoubliable Idoménée (jadis enregistré avec bonheur par Les Arts Florissants) que l’on retrouve avec un plaisir non dissimulé. Avec ses festons de croches inégales à la tierce, nous n’avons aucune peine à voler au son de ces musettes, envol encore rendu plus aérien lors de la reprise avec ses guirlandes de doubles croches où les voix de Cécile Pierrot et Danaé Monnié réalisent une véritable dentelle vocale : pureté de l’intonation, diction parfaite, maîtrise accomplie de l’ornementation, tout s’avère ici admirable.

François Couperin fut assurément un maître de la musette (qu’on songe à celles de Choisy ou de Taverny dans son Troisième Livre de Pièces pour Clavecin, ou celle délicieusement charmeuse qu’on trouve dans son Troisième Concert Royal par exemple). Mais ce ne sont point ces pièces qui ont été ici retenues, contrairement à ses fameuses Bergeries extraites du 6e Ordre du Deuxième Livre, promises elles-aussi à bien des copies et adaptations (Blavet en fit une magistrale transcription pour deux flûtes), notamment celle que Jean- Sébastien Bach réalisa pour son épouse Anna Magdalena, simplifiant quelque peu l’écriture luthée du français pour en éclaircir la lecture. On appréciera ici tout particulièrement le tempo recueilli adopté par Nicolas Desprez, dont j’avais déjà vanté le jeu, clair et subtil. Son clavecin chante avec une infinie tendresse rendant un bel hommage au compositeur qui déclarait : « J’avoue de bonne foi que j’aime beaucoup mieux ce qui me touche que ce qui me surprend ». Nul doute que François, le Grand, eût été ici comblé.

Jean-Baptiste Lully cultiva le style pastoral avec beaucoup de sensibilité, et des Fêtes de l’Amour de Bacchus jusqu’à Acis et Galatée, ses œuvres abondent en scènes chantées par les bergers, et ce, sans même mentionner ballets et comédies-ballets également prodigues en la matière. Ici, point de musette à proprement parler mais deux extraits issus de Thésée, avec les fameux trios pour les Habitants de l’Île enchantée. On comprend aisément la vogue de ces airs, souvent parodiés (sur un mode bacchique, chez Ballard) et donnant lieu également à des adaptations instrumentales très accessibles pour un public d’amateurs. Que nous prairies seront fleuries et Aimons, aimons, tout nous y convie se parent ici des plus merveilleuses couleurs qui soient : doucement mélancoliques dans le premier air, lumineuses et allègres dans le second, par l’irruption des flûtes et de la musette. Ces bergers dansent décidément aussi bien qu’ils chantent et nous laissent semblables à ces insulaires : enchantés.

Marin Marais, quant à lui, cultiva la musette avec un art consommé, que ce soit dans ses tragédies en musique (on se souvient de la scène des bergers de l’acte IV de Sémélé Ici chacun s’engage, pour ne jamais changer) et naturellement dans ses livres de pièces de viole de gambe. On retrouve ici avec joie Ondine Lacorne-Hébrard qui fait admirablement sonner deux musettes déjà bien connues des amateurs de basse de viole. Chez Marais, la musette se pare d’une rusticité de bon aloi, tout autant que d’une certaine mélancolie. Avec leurs dessins ondulants, ces musettes s’avèrent hypnotiques et, là aussi, la tentation d’une écoute en boucle est grande, tant leur charme opère de façon immédiate.

Au-delà de ces compositeurs bien connus, d’autres, aux ouvrages plus confidentiels de nos jours, voient leurs œuvres sortir de l’ombre. Bertrand de Bacilly, dont les airs spirituels offraient des plages particulièrement réussies sur le disque précédent, voit ici sa verve profane servie. Voilà qui vient heureusement compléter les contributions de Claudine Ansermet et de Monique Zanetti avec l’Ensemble A Deux Violes Esgales. Trois airs, d’une facture assez simple, y figurent ainsi : Pour une bergère infidèle (à la mélodie immédiatement mémorisable) où s’épanche l’amant éconduit (avec l’élégant Roland ten Weges), Je ne puis guère gagner sur moi-même (en trio et dépouillé, sans accompagnement) et Lorsque pour me contenter (d’une simplicité lumineuse, à la Lambert) qui tranchent avec la plupart des autres airs de l’album par leur caractère plus introspectif, malgré un traitement polyphonique.

Ceux de Sébastien Le Camus sont bien trop peu explorés de nos jours. L’album de Véronique Gens et Jean-Paul Fouchécourt, accompagnés par Pascal Monteilhet, remonte à 1999. En 2008, l’excellent Thomas Van Essen et ses Meslanges livrait Airs de différens autheurs donnés à une dame qui abordait ces airs avec finesse. Plus proche, en 2020, le sémillant Marc Mauillon, dans son remarquable recueil Je m’abandonne à vous sur les poèmes de la comtesse deLa Suze, en livrait quelques-uns. Surintendant de la musique de la reine Marie-Thérèse, ce violiste et théorbiste a cultivé l’air de cour avec un raffinement n’ayant rien à envier à Michel Lambert. On savourera donc avec d’autant plus de plaisir une page aussi rare qu’Un berger plus beau que le jour,élégant monologue.

Christophe Ballard,éditeur du roi pour la musique, a publié la plupart des grands ouvrages de Lully mais aussi de très nombreux recueils d’airs, de chansons, de parodies et de brunettes faisant les délices d’un large public. Le printemps est de retour (attribué à Bacilly dans l’album cité plus haut de Monique Zanetti) frappe autant par sa simplicité mélodique que par sa fraîcheur idoine vu son sujet. L’autre jour m’allant promener s’offre comme une brunette, dansante quoique subtilement mélancolique.

Enfin Charles Hurel constitue une découverte. Professeur de théorbe réputé à Paris dans la seconde moitié du XVIIe siècle, il a laissé des airs, retrouvés dans le Manuscrit Vaudry de Saizenay (1699), conservé à la bibliothèque de Besançon. Il n’est point de berger n’est pas dépourvu d’humour implicite dans son texte. Quoi, pour une maîtresse se voit étrangement privé de ses paroles dans le livret (oubli sans conséquence au vu des qualités de diction de nos chanteurs) quand Sortez vos moutons Nanette renoue avec la naïveté de circonstance dans ce genre d’air, joliment troussé.

C’est sur une page anonyme, elle aussi pleine de charme, que s’achève ce périple pastoral dans une certaine félicité. Qu’on en juge par les paroles : Aux plus heureux amants, mon sort doit faire envie, Je ne saurais avoir que de beaux jours. Savez-vous ce qui fait la douceur de ma vie ? J’ai bu, je bois et je boirai toujours. À la manière d’Anacréon, cet air à boire semble anticiper avec la morale de l’acte de ballet de Jean-Philippe Rameau : Bacchus ne défend point d’aimer et l’Amour nous permet de boire. Pour l’heure, aimons sans réserve cet album délicieux et buvons à sa réussite dans le grand monde : il le mérite !

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