Le Berger Innocent


Un monde sonore unique

Durant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, une mode dite « champêtre » s’impose dans les milieux aristocratiques. Puisant son inspiration dans le mythe de l’Arcadie, une province du Péloponnèse idéalisée par Virgile puis par Jacopo Sannazaro au début du XVIe siècle, cette forme de retour à la nature est alors perçue comme un mode de vie à la fois idéal, presque paradisiaque. Né durant la Régence pour disparaître progressivement vers 1775 au cours du règne de Louis XVI, cet engouement pour un monde utopique dans lequel bergères et bergers vivent un bonheur absolu dans un environnement bucolique va connaître un réel succès et influencera la littérature, tout particulièrement les écrits de Jean-Jacques Rousseau, la peinture avec Jean Honoré Fragonard, François Boucher, Nicolas Lancret et Antoine Watteau, et la musique bien sûr !

Joueuse de vielle

Un monde idéalisé

En effet, bon nombre de musiciens et de compositeurs de cette époque, ainsi qu’une partie de l’aristocratie et de la bourgeoisie, se laissent séduire par cet univers mythique peuplé de bergers et de bergères. Participer à des fêtes en tentant d’imiter un monde artificiel et imaginaire devint peu à peu très à la mode, oubliant à l’évidence les véritables difficultés liées à l’élevage des animaux dans des conditions souvent difficiles. Le paroxysme fut atteint avec le très pittoresque hameau de la Reine, ferme-jouet de Marie-Antoinette à Versailles, dans laquelle la reine et ses courtisans singeaient une vie campagnarde idéale telle qu’ils se l’imaginaient, bien loin des réalités. Durant cette période d’une soixantaine d’années, des centaines de pièces seront composées pour les deux instruments emblématiques de cette mode champêtre que sont la vielle à roue et la musette de cour. Ce courant musical voue un intérêt tout particulier pour ces instruments populaires à bourdon, une technique musicale consistant à utiliser pour accompagner une mélodie une ou plusieurs cordes ou anches vibrant toujours sur la même note, avec toutefois pour conséquence une limitation des changements de tonalité.

Donatien Nonotte : Femme jouant de la vielle. Musée des Beaux-arts de Besançon

Dans le sillage de Nicolas Chédeville et de Michel Corrette, quelques compositeurs vont s’intéresser à ces instruments et leur donner leurs lettres de noblesse. Parmi eux, un certain Danguy, considéré en son temps comme le grand virtuose de la vielle à roue, lequel va grandement contribuer à la notoriété de cet instrument. Il est cité de nombreuses fois dans les écrits du XVIIIe siècle, notamment par Joseph Bodin de Boismortier (qui lui dédie l’une de ses œuvres), par Jean-Baptiste Dupuits en 1741 dans l’Avertissement de l’édition d’une Sonate pour vielle et clavecin, par Jean-Christophe Naudot en 1742 (qui lui dédicace lui aussi l’une de ses œuvres), par le duc de Luynes qui relate dans ses mémoires une soirée durant laquelle Danguy à la vielle à roue et Colin Charpentier à la musette jouent pour la reine Marie Leczinska en février 1744. Cependant, on ne connaît pratiquement aucun détail sur la vie de ce musicien pourtant considéré par ses contemporains comme le maître absolu de la vielle à roue. Mais il s’avère en réalité que Danguy est en fait un pseudonyme désignant deux personnes d’une même famille… tous deux se nommant Etienne Bergeron, l’un né en 1704 et l’autre en 1707, tous deux fils de Guy Bergeron qui exerçait la profession de maître à danser. Et selon toute vraisemblance, l’illustre Danguy serait l’aîné des deux frères.

Qui était-il ? Comment jouait-il pour jouir d’une telle réputation ? Eut il des élèves ? Autant de questions restant sans réponses à ce jour. Et son nom serait sans doute resté définitivement enfoui dans les oubliettes de l’histoire sans ce jeune ensemble de musique baroque spécialisé dans le répertoire de la vielle à roue qui a choisi de lui rendre hommage en prenant le nom d’Ensemble Danguy.

Tobie Miller

Dirigé par la talentueuse vielliste canadienne Tobie Miller (voir son site), probablement la seule vielliste à être venue à l’instrument par la musique ancienne (contrairement à la quasi totalité des viellistes qui ont abordé l’instrument par le répertoire populaire), l’ensemble s’est donné pour but de faire revivre ce vaste répertoire écrit spécifiquement pour la vielle à roue durant son âge d’or au XVIIIe siècle en France. Un répertoire haut en couleurs, injustement délaissé et rarement enregistré, si ce n’est dans les années 1980 par Françoise Bois-Poteur et Mario Raskin dans un CD intitulé La vielle à roue baroque, toujours au catalogue du label Pierre Vérany et par l’Ensemble Stradivaria qui a signé en 2004 un superbe enregistrement des Concertos comiques de Michel Corrette. L’Ensemble Danguy – qui a quant à lui déjà produit deux excellents enregistrements consacrés à cette musique champêtre (La Belle Vielleuse en 2016, puis Les Saisons Amusantes en 2018, également chez Ricercar) – propose un troisième enregistrement qui a cette fois pour titre Le Berger Innocent.

L’instrument des mendiants

Instrument à cordes frottées par une roue en bois enduite de colophane, la vielle à roue est dotée d’un clavier permettant à chaque touche au moyen d’un sautereau de modifier la longueur vibrante de la corde et produire ainsi la mélodie. La roue est actionnée par la main droite au moyen d’une manivelle tandis que la main gauche actionne les touches du clavier. Née au cours du Moyen-Age, l’instrument assez rudimentaire à l’origine, était souvent utilisé par les mendiants – qui furent notamment immortalisés par le graveur lorrain Jacques Callot au XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, le luthier Georges Louvet, pour suivre les besoins de la mode et de la pratique musicale (et pour recycler des instruments dont la popularité commençait à décliner), commence à monter des mécanismes de vielle sur des corps de guitare ou de luth, concevant des instruments au son moins agressif, mais plus puissant. La vielle à roue, instrument éminemment populaire, devient alors un instrument en vogue dans les salons de l’aristocratie parisienne, jusqu’à la famille royale ! La reine Maria Leczinska, épouse du roi Louis XV, en jouait régulièrement dans les années 1720. Une précision est toutefois utile sur l’orthographe utilisée pour le mot « vielle » dans le livret. S’il est vrai qu’aux XVIIe et XVIIIe siècle, l’orthographe était moins codifiée que de nos jours, la « vièle » désigne un instrument du moyen-âge à cordes frottées pouvant être considéré comme l’un des ancêtres du violon. Mais il est cependant vrai que sur certaines partitions du XVIIIe siècle, c’est l’orthographe qui a été utilisée pour désigner la vielle à roue.

Vielle Pierre Louvet – Philarmonie de Paris © Jean-Claude Billing

La musette de cour quant à elle est un instrument de musique de la famille des cornemuses. Elle apparaît pour la première fois en France à la fin du XVIe siècle et sera perfectionnée et améliorée par les facteurs d’instruments de la famille Hotteterre. Le qualificatif « de cour » fait tout simplement référence au lien de l’instrument avec la cour du roi à Versailles. Au sommet de sa popularité au XVIIIe siècle, la musette, comme la vielle à roue, étaient utilisée pour la musique de chambre ainsi que dans bon nombres d’opéras où elles était naturellement associées au monde pastoral.

Un répertoire inédit

Ce dernier enregistrement de l’Ensemble Danguy propose un florilège de ce répertoire baroque tardif assez méconnu, avec des œuvres de compositeurs dont les noms sont tombés dans l’oubli, hormis Joseph Bodin de Boismortier. Il met en lumière cette passion soudaine que manifesta l’aristocratie parisienne en s’appropriant ces deux instrument à l’origine populaire.

C’est avec La Musette, une cantatille (petite cantate profane à une seule voix) de Louis Lemaire, que débute le programme. Né en 1694, il fût l’élève à Meaux de Sébastien de Brossard. Il est l’auteur de motets, de cantates profanes et… de cantatilles composées sur des thèmes pastoraux et galants. Il décède à Tours en 1752. Écrites pour une seule voix accompagnée d’un ensemble instrumental restreint, ces cantatilles font appel à ces deux instruments issus de la tradition populaire que sont la vielle à roue ou la musette de cour. Dans cette première œuvre pleine de fraîcheur évoquant l’amour d’un berger pour sa bergère, la voix de soprano léger de Monika Mauch fait littéralement merveille, accompagnée par un ensemble de musiciens s’attachant à soutenir la voix sans la couvrir. Sa diction ainsi que les ornementations sont absolument irréprochables, et le rendu d’ensemble témoigne d’un réel travail de restitution du style de l’époque. Le contraste entre le son un peu acide de la musette et de la vielle avec la pureté de la voix de Monika Mauch est du meilleur effet.

On retrouvera Louis Lemaire un peu plus loin dans le programme avec une seconde cantatille intitulée Les plaisirs champêtres, de la même veine que la première. Écrite sur un texte allégorique célébrant (une fois encore….) la vie pastorale, on notera tout particulièrement une utilisation judicieuse du basson comme seconde voix de basse. Si le nom de Louis Lemaire est de nos jours est quasiment inconnu du grand public, il convient de souligner que ces œuvres ont recueilli en leur temps un réel succès, en particulier grâce au Concert Spirituel.

Connu en son époque comme virtuose de la vielle à roue, le nom de Ravet est lui aussi couramment cité dans bon nombre d’écrits de l’époque aux côtés d’autres virtuoses de renom comme Désiré-Alexandre Bâton et de Danguy. Mais on ne connaît que son nom, qui, de même que Danguy, pourrait en réalité n’être qu’un surnom. La première sonate intitulée La Champêtre permet d’apprécier au mieux le son de la vielle, seulement accompagnée d’une basse de viole et d’un clavecin. Cette sonate renferme des parties de haute virtuosité, notamment dans le second mouvement Modérément dans lequel la maîtrise du registre aigu, d’une parfaite justesse, est époustouflante. Le jeu de Tobie Miller magnifie littéralement cette musique écrite spécifiquement pour la la vielle. Dans les deux Tambourins qui forment le mouvement final, démonstration est faite de la minceur de la frontière entre musique populaire et musique savante dans ces deux danses virevoltantes.

Un monde sonore unique

Frontispice de la méthode et des six sonates pour vielle de Dupuits © Bnf Gallica

Mais c’est la Sixième sonate à deux vielles seules de Jean-Baptiste Dupuits (également orthographié Dupuit) qui va permettre d’apprécier le son à la fois unique et original de cet instrument à travers une œuvre étonnante. (à écouter ici) Le premier mouvement à l’ambiance éthérée joue subtilement avec les dissonances. Le second mouvement permet de découvrir une curiosité de l’instrument que l’on appelle le « chien ». Il s’agit d’une corde particulière qui ne repose pas sur le chevalet contrairement aux autres cordes mais sur une petite pièce de bois qui elle même repose sur la table d’harmonie. Elle entre en vibration par une frappe de la manivelle et produit alors un son comparable à un grésillement qui permet ainsi de marquer le rythme. Tobie Miller, accompagnée d’Alice Humbert à la seconde vielle, utilisent avec une remarquable finesse cette curiosité sonore qui confère à cette musique toute son originalité. L’Allegro final n’est pas sans rappeler les danses campagnardes, mais paradoxalement, leur écriture reste très aristocratique. Compositeur et professeur de clavecin à Paris autour de 1740, Jean-Baptiste Dupuits édite une trentaine de livres de ses compositions destinées à la vielle bien sûr, mais aussi au violon, à la flûte et au clavecin.

Tu ne m’écoutes point Lisette de Servais Bertin est un air plein de fraîcheur dont les paroles en forme de déclaration d’amour s’adressent à une bergère manifestement peu réceptive… L’interprétation qu’en propose Monika Mauch restitue à merveille l’esprit de ce chant bucolique dont l’aspect champêtre est rehaussé par l’emploi en accompagnement de la musette et de la vielle, sans aucun autre instrument d’accompagnement. Né en 1687, Servais Bertin fût à la fois maître de chapelle à Versailles et à Paris, graveur et éditeur de musique ; sa musique était souvent jouée aux Menus-Plaisirs du Roi. Il décède à Versailles en 1759.

Mais c’est avec un air à la fois charmant et délicat, intitulé Le Berger Innocent, que l’on peut mesurer le talent de Monika Mauch. Composé par un auteur anonyme, il a donné son titre à ce troisième enregistrement. Il relate avec humour l’éveil aux sens d’un jeune berger justement nommé Innocent, et de Simplette sa bergère bien-aimée, grâce à l’intercession d’une mouche espiègle se posant ingénument à endroit stratégique… Ce chant plein de fraîcheur et de spontanéité, constitue à lui seul une petite merveille qui se devait d’être choisie pour illustrer cette mode champêtre. On appréciera tout particulièrement le travail sur la prononciation de la langue française telle qu’elle était codifiée à l’époque, ainsi qu’un splendide accompagnement ou la voix se mêle savamment avec la vielle et le violon (instrument lui aussi de la tradition populaire, ne l’oublions pas), l’ensemble étant soutenu par un continuo réunissant le théorbe, la basse de viole et le clavecin.

Parmi les compositeurs proposés dans le programme, Joseph Bodin de Boismortier est assurément le seul qui a réellement laissé un nom dans l’histoire de la musique. Né à Thionville en Lorraine en 1689, il est peut-être mais sans certitudes l’élève de Joseph Valette de Montigny. Musicien de talent, il est d’abord le protégé du vicomte d’Andrezel, intendant du Roussillon qui sera plus tard ambassadeur du roi à Constantinople, puis par la suite de la duchesse du Maine. Ses œuvres recueillent un très grand succès, elles lui permettent de vivre dans l’aisance sans pour autant occuper de poste officiel en composant une musique considérée à l’époque par certains de facile, et que l’on pourrait qualifier de nos jours de commerciale. Mais Boismortier mit toujours un point d’honneur à ne devoir sa réussite qu’à lui seul. Il composa principalement pour la flûte traversière, mais il laisse dans son catalogue, des œuvres pour la flûte à bec, le hautbois, le violon, le violoncelle, la basse de viole, le basson, le clavecin et bien sûr la vielle à roue ainsi que la musette de cour. Il décède à Roissy-en-Brie en 1755. C’est une œuvre en trois mouvements portant le titre de Cinquième Gentillesse qui est proposée par l’Ensemble Danguy. A travers cette pièce dans laquelle la vielle et le violon dialoguent avec bonheur, subtilement soutenus par un continuo irréprochable ; on peut aisément mesurer le talent et l’art de marier les timbres et mélanger les sonorités de Joseph Bodin de Boismortier. Cette pièce démontre par ailleurs qu’un enregistrement uniquement consacré aux œuvres écrites pour la vielle par ce compositeur se justifierait pleinement !

Folies d’Espagne

Frontispice de la méthode pour vielle de Boüin © Bnf Gallica

En conclusion du programme, l’ensemble Danguy propose une version des plus originales des Folies d’Espagne. Elles sont l’œuvre de Jean-François Boüin, maître de vielle et auteur d’un ouvrage publié en 1761 intitulé La vielleuse habile ou la nouvelle méthode dédiée à la comtesse de La Vieuville. Il est également l’auteur de variations et de divertissements pour vielle, violon, flûte et hautbois et d’un recueil d’ariettes et romances «tirées des meilleurs opéras français et italiens pour piano forte ». Danse d’origine ibérique, la Folia, désignée plus tard sous le nom de Folies d’Espagne, est construite sur une basse obstinée répétitive et particulièrement propice aux variations. Elle a inspiré bon nombre de compositeurs qui se se sont emparés de ce thème pour écrire leurs propres variations et ont souvent fait montre d’une belle créativité en produisant de magnifiques pages musicales. On peut citer entre autres Arcangelo Corelli, Antonio Vivaldi, Alessandro Scarlatti, Jean-Sébastien Bach, Marin Marais, Jean-Baptiste Lully (Jordi Savall a consacré un de ses enregistrement entièrement à la Folia)… mais elle a continué à inspirer des compositeur bien après l’ère baroque, tels Frantz Liszt, Sergueï Rachmaninov et Nicolas Bacri en 1990 ! Les Folies d’Espagne, quatrième divertissement champêtre de Jean-François Boüin se composent de dix huit variations d’une grande originalité dans lesquelles la vielle à roue occupe une place de premier plan. Dans cette version pour le moins étonnante, Tobie Miller déroule avec talent ces variations (à écouter ici) qui alternent poésie et virtuosité, et pour accentuer le côté hispanisant de cette pièce, Sam Chapman a délaissé son théorbe au profit de la guitare. On pourra aussi une utilisation particulièrement subtile du chien (voir ci avant l’explication) en tant qu’élément rythmique.

Raffinement, plaisir et émotion sont au rendez-vous de cet enregistrement aussi touchant que réjouissant, servi de surcroît par une prise de son excellente et parfaitement équilibrée. Le Berger Innocent permet d’appréhender la richesse d’un répertoire en grande partie inexploré, en mesure d’offrir encore de bien belles découvertes. On ne peut que saluer la démarche de cet ensemble anglais qui s’attache à merveille à faire revivre un courant musical unique, spécifiquement français, d’une grande élégance, hélas quelque peu délaissé mais pourtant si représentatif de son époque ! Par ailleurs, il est intéressant de souligner que cette mode est annonciatrice de la fin d’une époque et permet accessoirement de comprendre que le bouleversement majeur que fut la Révolution Française était inévitable.

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