Begin the Song ! Paul-Antoine Bénos-Djian

Le cénacle d’Henry

Commencer par une caresse (celle de By Beauteous Softness), terminer sur un murmure (celui d’un retour aux origines avec The Three Ravens attribué à Ravenscroft) pour mener l’auditeur sur les rives de contrées où musique et poésie s’unissent avec un bonheur de chaque instant, au gré d’un voyage onirique dans une ambiance le plus souvent nocturne.

Citons d’abord comme artisans de ce songe musical les membres du Consort, qui réunit autour de Justin Taylor, Théotime Langlois de Swarte, Sophie de Bardonnèche, Hannah Salzenstein et Louise Pierrard, et ont élargi leur formation à de prestigieux partenaires : Sébastien Marcq et Nathalie Petibon (aux flûtes à bec), Nele Vertommen (hautbois) et l’excellent Thibaut Roussel (théorbe). Tous concourent à établir une multitude d’ambiances subtiles, raffinées et aux couleurs chatoyantes, aux sonorités voluptueuses d’une profondeur enveloppante, et développent votre imaginaire pour vous faire frémir de façon réitérée tant leur art de l’accompagnement s’appuie sur une incommensurable maîtrise. Et quand, ceux-ci n’accompagnent pas, c’est pour offrir autant de curtain tunes (airs pour levers de rideaux au théâtre) qui structurent ce programme, parmi les plus beaux jamais consacrés à Purcell et son entourage immédiat ou posthume.

Mais si Le Consort constitue un écrin d’un luxe inouï, c’est pour envelopper et mettre en valeur un joyau vocal inestimable : la voix de Paul-Antoine Bénos-Djian, véritable rubis, chaude, ample, veloutée, aussi puissante que subtile, servant chaque page avec une perfection qui laisse l’auditeur aussi ébranlé que séduit. Certes, Paul-Antoine ne nous est pas inconnu, loin de là ! Jamais nous n’oublierons l’extraordinaire Rinaldo (Haendel) qu’il incarna avec brio (voir notre chronique), ou le vibrant San Giovanni Battista de Stradella (voir notre chronique), ni même son éblouissante présence dans un mémorable spectacle si créatif consacré à Zelenka (voir notre chronique). Mais au-delà de ses qualités scéniques et vocales, le voilà livrant son premier récital – et comme l’on trouve ce mot pauvre et peu adéquat ici, tant cet objet musical va tellement au-delà ! -, fruit d’expériences inattendues durant les sinistres périodes de confinement pour aboutir à un résultat prodigieux.

Nous avions loué sans la moindre réserve le merveilleux enregistrement de Tim Mead – avec Les Musiciens de Saint-Julien, François Lazarevitch, Songs & Dances – (voir notre chronique) qui prodiguait des nourritures bien terrestres et roboratives. Mais si quatre pièces ici s’offrent en miroir de celles du programme précité, elles ne feront absolument point double emploi, tant l’approche est tout autre. Et si Justin Taylor faisait déjà partie de cette aventure, c’est pour ici renouveler l’esprit du voyage et se réinventer. Aux clavecin et orgue s’ajoute ici le virginal qui apporte ses sonorités fruitées et acidulées, établissant un pont entre fondements élisabéthains et ces fruits capiteux plus tardifs.

On l’aura compris, au travers de ce cheminement nocturne, on ira de beautés en beautés. Sitôt la caresse inaugurale invitant à entrer dans cette « charming night », on jubilera avec un Strike the viol qui semble à peine toucher terre. Autant celui de l’album mentionné ci-dessus était dévoré d’une énergie dionysiaque, autant celui qu’on trouvera ici virevolte en état d’apesanteur, aussi vaporeux qu’un rêve. Le O ravishing Delight de John Eccles constitue un moment de grâce absolu, s’offrant comme une réminiscence de la scène nocturne du Triomphe de l’Amour de Lully, ses dernières mesures empruntant d’ailleurs aux harmonies de l’extraordinaire Prélude pour la Nuit. Si l’Adagio de Croft convie à un langoureux repos, l’orage d’Eccles (plage 5) vient bousculer de façon frémissante et électrique (quelle maîtrise des cordes !) cette sérénité, annonçant une nouvelle séquence.

C’est que maître John Blow vient rendre un vibrant hommage à celui qui fut non seulement son éblouissant élève mais aussi sans doute comme un jeune frère (dix ans séparent les deux hommes) avec So ceas’d the rival crew, où il est rappelé que tous les musiciens d’alors se taisaient devant Purcell ou ne pouvaient chanter que sa gloire.

La ritournelle qui suit (plage 7) évoque quelque pluie qui humecte les sillons d’une terre où le jeune Henry reposa de manière bien trop précoce. Et si l’Ode sur la mort du compositeur anticipait ce drame, la fameuse Plaint extraite de Fairy Queen,  O let me weep,  s’offre comme la plus belle déploration qui soit. Ici encore la voix de Paul-Antoine Bénos-Djian vient nous arracher des larmes. Certes, les exemples de réussites en cette page ne manquent pas (Jennifer Smith ou Lorraine Hunt par exemple), mais le chant se fait ici si déchirant et si habité qu’on se demande si on a déjà entendu cette merveille avec une telle intensité. Il faut entendre les He’s gone, he’s gone propres à vous transpercer l’âme, et ce, sans surjouer le moins du monde, mais en vivant tout simplement de l’intérieur cette indicible douleur générée par l’irrévocable séparation d’un être cher. Que de vérité dans cette humanité !

Mais notre Henry ne reste pas six pieds sous terre ! Il est vraisemblablement accueilli au céleste paradis. C’est ce que nous prodigue le merveilleux Be welcome then, great Sir (initialement prévu pour le roi Charles II mais qui s’avère très judicieux dans le cas présent pour accueillir le musicien !), construit à nouveau sur un ground mobile en croches et plein d’une confiance inébranlable. Il est difficile d’imaginer contraste plus saisissant entre le drame de O let me weep et ce chant de bienvenue aussi avenant que possible ! Et encore une fois, l’extraordinaire voix de Paul-Antoine nous donne également l’envie de franchir le seuil, tant ce chant, rejoint par le chœur des instruments, s’avère ô combien réconfortant. L’air de Clarke qui suit The Glory of the Arcadian Groves prolonge cette atmosphère lumineuse avant de céder à la place à une noble gravité.

Un premier processionnal semble débuter avec Music for while (à nouveau construit sur un ground) et déployant sa lente marche avec majesté. Si les exemples fameux ne manquent pas là non plus, il y a là un je-ne-sais-quoi d’évidence qui invite à penser que l’on tient ici la version pleine de l’équilibre parfait. Diction parfaite, beauté du chant, sens de la ligne : tout y est. Si le récitatif Begin the Song (donnant son titre à l’album) marque par ses qualités oratoires, il cède néanmoins rapidement la place devant un nouveau cortège, celui de Here the Deities approve, extraordinaire ground (c’est aussi une pièce de clavecin de Purcell) magnifiant l’une des odes que le compositeur se plaisait à produire pour les festivités de la cour durant cette période heureuse pour la musique que fut la Restauration. Le dieu de la musique et celui de l’amour y sont célébrés avec splendeur et Paul-Antoine Bénos-Djian en est assurément le grand prêtre, conférant à cette page inoubliable entre toutes un caractère sacré, tout auréolé d’une dimension spirituelle et quasi hypnotique.

La séquence qui suit évoque les peines de l’amour et la manière dont la musique peut en panser les blessures. L’air de Mr. Barret How wretched is our fate frappe par son dépouillement, renforçant l’impression de solitude de l’amoureux éconduit. Croft poursuit dans un esprit voisin mais avec de plus amples moyens. La Symphony proposée fait écho à la vogue des sonates italiennes dont Purcell lui-même avait donné de brillants exemples. L’air Tell her I’m wounded débute par un prélude aux délicieux entrelacs des violons avant que la voix ne vienne y ajouter ses propres volutes. Le duo consacré à la Paix (célébration de celle d’Utrecht), Peace is the song, atteste d’une dette de Croft à Purcell, tant cette page pourrait provenir d’une « Ode à Sainte Cécile » par son caractère autant que sa facture. Et c’est Haendel qui fera sien cet héritage, dans ses Chandos Anthems, reprenant ces procédés d’écriture : un hautbois solo planant (remarquable Nele Vertommen, nostalgique à souhait), un duo masculin (très belle intervention de Jean-Christophe Lanièce), un délicat accompagnement des cordes. La filiation s’éclaire ici de façon lumineuse.

Le bref air d’Abdelazer semble constituer un nouveau lever de rideau. La sérénité est désormais conquise et ce périple nocturne touche à sa fin, mobilisant quelques pièces célébrissimes, à juste titre d’ailleurs. Délices de la solitude avec le troublant O Solitude plein d’une quiétude apaisante. Sur son ground, la voix de Paul-Antoine plane avec une maîtrise altière, une amplitude et un recueillement dignes de la plus admirable prière. Il faut saisir ces derniers instants, suspendus comme dans une forme d’extase que le contre-ténor nous transmet par son extraordinaire présence. Le Fairest Isle qui suit déploie sa grâce pleine de reconnaissance pour une patrie que Purcell servit avec amour et qui le lui rendit bien. On appréciera au passage les délicates ornementations apportées à la deuxième strophe, agrémentée d’une petite reprise finale du meilleur goût.

Apothéose céleste, les étoiles brillent désormais au firmament. La fête angélique s’apprête, annoncée par une brève introduction instrumentale extraite de l’ode Now does the glorious day appear, avant que ne soit entonné l’allègre Sound the trumpet, provenant le l’ode la plus célèbre de Purcell : Come, Ye Sons of Arts Away. C’est le talentueux Paul Figuier qui apporte son concours à ce duo toujours réjouissant où les voix semblent imiter les fanfares des trompettes sur une basse extrêmement motrice (à nouveau un ground certes modulant !). Mais la fête ne dure pas. Le rideau tombe pour nous rappeler à notre humaine condition. La mélancolie opère son retour avec The Three Ravens à la beauté aussi noire qu’envoûtante. Sans le moindre accompagnement au début, la voix spectrale apparaît dans sa nudité, rejointe peu à peu par les instruments venant prendre congé et faire leurs adieux (quelle beauté lorsque les violons s’emparent de la mélodie !). Puisse ce Song qui commence, ne jamais finir !

Publié le