A Bach & Abel Concert – Zimmer

Les délices de Carlisle House

Après le long règne haendélien s’ouvre un nouvel âge dans la capitale britannique. L’association de deux Allemands, expatriés, engendre une société de concerts réputée. Carl-Friedrich Abel, le gambiste virtuose, Johann Christian Bach, dernier rejeton de Johann Sebastian, claviériste et compositeur renommé cultivant l’opéra, la musique sacrée et la musique de chambre font fructifier leur amitié dans cette belle entreprise. L’heure est à l’émergence d’un nouveau langage où s’entremêlent diverses influences : le style galant, la sensibilité empfindsam, les contrastes exacerbés du Sturm und Drang, mais aussi les survivances du baroque ou du stile antico. Voilà un foisonnement particulièrement fécond porté par des grands noms ou d’autres tombés dans l’oubli malgré la solidité de leur métier.

D’emblée, Abel et Bach élaborent un répertoire mobilisant transcriptions de pages orchestrales, sonates, pièces en duo jouables en solo : tout est bon pour diffuser nombre d’œuvres propres à satisfaire l’avidité d’un public friand de nouveautés. À quelques siècles de distance, nous n’éprouvons guère de peine à nous identifier aux spectateurs de cette époque tant l’intelligence du programme réuni ici par la créative Catherine Zimmer à de quoi séduire. Délaissant les intégrales, cette excellente spécialiste des claviers anciens a le don de sortir des voies toutes tracées pour bâtir des albums aussi intéressants qu’attachants autour d’une thématique réunissant plusieurs compositeurs, glanant ça-et-là des pièces dans différents recueils, suivant en cela à la lettre les usages du XVIIIe siècle. Ainsi, parmi ses autres enregistrements chez Encelade, on se penchera avec bonheur sur ses Airs d’opéra accommodés pour le clavecinRoyer, Rameau et Balbastre rivalisent d’inventivité ou sur ces Compositeurs de l’ombre au Siècle des Lumières permettant à Moyreau, Foucquet et Tapray de révéler leurs indéniables talents.

Mais la créativité de Catherine Zimmer ne se borne pas à exhumer des partitions, elle vise aussi à mettre à l’honneur des instruments étonnants, originaux de par leur facture. La star à l’honneur ici est cet extraordinaire « Merlin », claviorganum signé du facteur éponyme et des frères John et William Gray, associant un pianoforte carré à un orgue, hybride appelé aussi « pianoforte organisé ». Cette invention dote l’instrument d’une puissance sonore accrue mais aussi d’une capacité à tenir aisément les notes de valeur longue. Si Carl Philipp Emanuel Bach s’était hasardé à réunir dans un mémorable Concerto, clavecin et pianoforte (Wq 47 H 479), provoquant un réel effet de surprise, l’alliance, dans un même instrument, des sonorités des cordes à celles des tuyaux y est peut-être encore plus étonnante. Naturellement, le maniement des jeux et des diverses combinaisons sonores exige quelques menus bruitages mécaniques surprenants à la première écoute puis bien anodins ensuite, tant le charme opère. On louera donc expressément l’art de Quentin Blumenroeder qui a préparé et accordé l’instrument (il est en effet à la tête d’une remarquable manufacture à Haguenau). De même, on félicitera Jean-François Felter pour le naturel de sa prise de son, aussi flatteuse pour l’instrument qu’évocatrice de l’ambiance d’un grand salon rassemblant des connaisseurs policés, goûtant les multiples délices sonores distillées une heure durant. Qui voudra en savoir davantage sur la renaissance de ce Merlin regardera avec grand intérêt la vidéo suivante.

Penchons-nous maintenant sur le programme. Le concert s’ouvre sur une étonnante transcription des deux mouvements inauguraux de la Symphonie n°53 de Joseph Haydn, surnommée L’Impériale et rebaptisée ici The celebrated Ouverture. On constate d’emblée le choix particulièrement judicieux du Merlin pour restituer les richesses d’une telle entrée en matière. Les tutti orchestraux sonnent avec puissance dans le Largo maestoso initial, quand l’orgue permet de tenir les rondes accumulées au début du Vivace. Plus loin, les jeux flûtés parent avec beaucoup de grâce (mesure 53 et suiv.) l’immense trait en croches sur la dominante. Les différents plans sonores de l’original se retrouvent parfaitement dans cette magistrale adaptation, rendant pleinement justice au raffinement de l’écriture haydenienne. Voilà un début jubilatoire, plein d’un sourire radieux !

La Sonate de James Hook entretient cet heureux climat, toute baignée de son lumineux sol majeur. Le Merlin donne franchement l’illusion que l’instrument à vent prévu (une flûte) accompagne la partie de clavier, invitant Catherine Zimmer à jongler habilement entre les portées pour compléter les effets de questions-réponses prévus dans l’écriture. Le premier mouvement est un spécimen très réussi de style galant : charme mélodique, basses d’Alberti, accords brisés et sur les cadences finales des parties A et B, un trait qui fait entrer Papageno dans le salon ! Le Rondo Allegretto qui suit est aussitôt mémorisable par son thème populaire aux courtes enjambées évoquant le maître d’Esterhaza. Plus virtuose, la Sonate de Maria Park a de quoi séduire. Cette compositrice possédait un indéniable talent qui la fit admirer de plusieurs auteurs de l’époque dont Haydn (encore !) avec lequel elle entretint une correspondance. Avec sa fière envolée qui parcourt tout le clavier, sa Sonate en ut majeur s’affirme avec un élan irrésistible qui effectivement évoque Mozart ou Woelfl, autant par la grâce que la réelle maîtrise de l’écriture claviériste. Le Larghetto, à la dominante, dispense sa douce cantilène quand le Rondo final, rétablissant ut majeur, semble, avec ses traits en tierces, déjà anticiper certains passages des Nocturnes de John Field. Cette sonate est l’un des plus beaux moments de cet album où Catherine Zimmer fait preuve d’une très belle virtuosité, pleine d’élégance.

Le programme bascule alors dans une atmosphère plus grave et mélancolique. Le Prélude en la mineur de Ludwig Wenzel Lachnith offre à ce titre une subtile transition vers le Voluntary de John Stanley, compositeur aveugle et ami de Haendel. Cette page, d’un style sévère rend hommage aux maîtres anciens du contrepoint de la tradition anglaise. Avec son repos sur la dominante (la), cet Adagio semble constituer une sorte de prélude au Thème et variations de Carl Philipp Emanuel Bach, extrait de la Sonate Wq69 H53 dans la même totalité de ré mineur. Il s’agit d’une page d’une très haute qualité compositionnelle. Le thème comprend deux périodes de huit mesures chacune déjà relativement ornées qui débouchent sur neuf variations. La première est empreinte de gravité quand la deuxième accumule les triolets de doubles croches. La troisième se joue des dialogues en batteries des deux mains (qui rappellent Rameau) alors que la quatrième dissimule quelques imitations canoniques, à l’image des Inventions paternelles. La cinquième permet à la main gauche de démontrer son aisance par ses arpèges rapides en triolets alors que la sixième la surpasse encore, la main droite enchaînant les gammes en triples croches. Puis, curieusement (encore que cela ne soit guère étonnant chez Carl Philipp Emmanuel !), s’opère un retour progressif au calme dans les trois dernières variations, la septième étant assez désespérée, la huitième proche du caractère du thème initial et l’ultime, toute déhanchée de ses syncopes, s’anime du halo de résonances du clavier. On comprend aisément l’admiration d’Haydn, autre très grand maître de la variation, pour le Bach de Hambourg. Cette page constitue assurément l’un des sommets de cet enregistrement. Qui voudrait voir l’interprète la jouer pourra profiter d’un moment absolument délicieux avec la vidéo offerte par ce lien : quelle délicatesse, quel toucher et quelle sensibilité !

C’est à nouveau aux pépites que constituent les Préludes de Ludwig Wenzel Lachnith d’offrir une transition vers les pères fondateurs de cette institution de concerts. Si celui en ut mineur est tout endeuillé, celui en la majeur déploie avec vivacité ses arpèges solaires (croisements de mains) avec un bonheur évident. On en viendrait presque à reprocher au compositeur pareille brièveté et de ne point davantage développer, tant cette page est un pur régal ! Abel fait enfin son entrée avec une Sonate en mi bémol majeur de belle facture. Son Moderato offre un moment de repos insouciant où Catherine Zimmer donne encore l’illusion grâce à ce prodigieux instrument de dialoguer avec quelque ami venu l’accompagner. L’Andante central, tout empreint de tristesse, rappelle la Sonate Wq 60 quand son final adopte la coupe d’un alerte menuet.

Puis c’est au tour de Johann Christian Bach de conclure ce magnifique concert. C’est sa Sonate Op. 5 n°6, si diverse dans ses tournures, qui lui permet de montrer l’envergure de ses multiples talents. Le mouvement initial s’inscrit dans la lignée fraternelle, Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emanuel ne sont pas loin, avec un climat préromantique. Le deuxième mouvement est une grandiose fugue qui démontre que le benjamin a acquis la leçon paternelle. Quant au final, avec son air de gavotte, il se pare d’une nostalgie qui nous étreint le cœur, comme s’il nous disait que les meilleures choses ne sauraient durer. C’est en effet avec un regret mêlé d’un réel plaisir que nous prenons congé de ce concert aux sonorités tantôt harpées, tantôt flûtées, à coup sûr enchanteresses. Catherine Zimmer a décidément des doigts de fée !

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