Une Arcadie haendélienne
Avec Atalanta, Haendel offre en 1736 l’une de ses partitions les plus souriantes : une pastorale italienne composée à Londres à l’occasion d’un mariage princier, où l’Arcadie sert de décor à des intrigues amoureuses finalement peu dangereuses – juste assez pour que le lieto fine ait le goût d’une fête. Étrangement, malgré la longue histoire des Internationale Händel-Festspiele, l’ouvrage n’avait encore jamais été donné à Karlsruhe ; cette lacune est comblée cette année par une exécution concertante à la Christuskirche, où la musique – et elle seule – se retrouve au premier plan.
Sous la direction de Lars Ulrik Mortensen, les Deutsche Händel-Solisten dessinent une Arcadie qui n’a rien d’un paysage uniforme : la battue reste vive, aérée, attentive aux respirations, et l’orchestre répond avec une souplesse de chambriste, faisant alterner la grâce pastorale et l’éclat presque théâtral des numéros de bravoure.
Dans cette œuvre où l’action est surtout un prétexte à la circulation des affects, la soirée s’organise naturellement autour des airs – et, ce faisant, autour des personnalités vocales. Dennis Orellana (Meleagro) ouvre la marche avec Cara selve : un début qui plante d’emblée le ton, entre élégance d’émission et sens du mot, comme une promesse de la virtuosité à venir. On le retrouve ensuite en pleine jubilation pyrotechnique dans Non sarà poco : vocalises jaillissantes, énergie communicative, tout y concourt à installer une atmosphère de fête, au point qu’on en vient à souhaiter que l’Arcadie de Haendel dure plus longtemps encore.
Oğulcan Yılmaz endosse le double visage de Nicandro/ Mercurio avec une aisance scénique – même en version de concert – et un art du caractère qui donnent du relief à chaque intervention. Son Impara, ingrata a ce mordant nécessaire, cette pointe d’ironie qui empêche la pastorale de s’endormir sur elle-même.
La soirée ménage aussi de très beaux moments de tendresse. Noa Beinart (Irene) touche par la douceur de Come la tortorella : un chant « soft », au sens le plus noble – filé, calme, sincère – qui suspend le temps et rappelle que Haendel sait émouvoir sans forcer le trait.
Au centre de la constellation, Caterina Sala (Atalanta) impose une présence lumineuse. La soprano, que l’on a pu entendre jusqu’ici dans un répertoire davantage marqué par le belcanto, aborde ici avec un évident bonheur ce territoire haendélien, dont elle épouse déjà les codes stylistiques avec une aisance prometteuse. Elle sait faire pétiller l’esprit du rôle tout en lui conservant une vraie noblesse dès que l’écriture se densifie. Dans Al varco, pastore — festif et rayonnant — elle trouve immédiatement la bonne couleur, avant de couronner son parcours avec Riportai gloriosa palma, où la colorature devient un jeu souverain, jamais mécanique, toujours portée par l’intention.
Un autre bonheur de l’ouvrage tient aux duos, où Haendel fait naître une émotion plus directe, plus « humaine », que dans les seuls airs. O dei, che voi ? – ici relevé par la saveur particulière du dialogue et par une vraie écoute mutuelle – apporte cette chaleur immédiate qui, dans une version de concert, remplace avantageusement toute gestuelle superflue. Et lorsque le spectacle s’oriente vers le dénouement, Sol prova contenti agit comme une conclusion évidente : la pastorale retrouve sa clarté première, mais enrichie par tout ce qui a précédé – jalousies, feintes, détours – qui n’auront servi qu’à rendre la joie finale plus franche.
Ainsi, sans mise en scène, Atalanta révèle peut-être mieux encore sa nature : une œuvre de pur plaisir, qui ne demande qu’une exécution inspirée pour prendre vie. Après les ombres tragiques et la noirceur dramatique de Tamerlano entendues au cours du festival, cette pastorale lumineuse apparaît comme un contrepoint bienvenu — preuve supplémentaire de l’extraordinaire palette expressive de Haendel. Grâce à un orchestre en état de grâce, une direction souple et un plateau jeune mais déjà très affirmé, Karlsruhe signe une entrée réussie de cette Arcadie haendélienne dans l’histoire du festival — et l’on s’étonne presque qu’il ait fallu attendre si longtemps.

