Le mythe d’Ariane à travers les âges
C’est une production très originale que nous proposait ce dimanche après-midi d’automne le festival Tage der Alte Musik in Herne. Ariane lebt (Ariane est vivante) est une sorte d’opéra imaginaire, mi-parlé mi-chanté, bâti à partir des traductions italiennes anciennes du texte d’Ovide. Le Livre VIII des Métamorphoses retrace le mythe d’Ariane. Epouse du roi crétois Minos, Pasiphaé a été séduite par un taureau. Suite à cette liaison, elle donne naissance à un être hybride, mi-homme mi-taureau, le Minotaure. Pour cacher le scandale, Minos fait enfermer le Minotaure dans un labyrinthe conçu par l’architecte Dédale et le nourrit du sang de jeunes Athéniens. Fils du roi d’Athènes Egée, Thésée vient en Crête pour combattre le Minotaure. La jeune princesse Ariane, fille de Minos et de Pasiphaé, lui donne la pelote de fil qui lui permettra de localiser le Minotaure dans le labyrinthe et de retrouver le chemin du retour. Après avoir tué ce dernier, Thésée emmène Ariane dans son navire : les deux jeunes gens sont amoureux. Sur le chemin du retour vers la Grèce, ils font escale une nuit dans l’île de Naxos. Lorsqu’Ariane se réveille le lendemain, Thésée est déjà reparti : où est-il allé ? Pourquoi l’a-t-il abandonnée ?
Le spectacle conçu par l’Ensemble Dialogos imagine une suite à cette liaison brutalement interrompue, en s’inspirant des traductions d’Ovide établies par cinq auteurs italiens du Moyen Age tardif et de la Renaissance : Filippo Ceffi, Domenico da Monticello, Arrigo Simintendi, Lodovico Dolce et Giovanni Andrea dell’Anguillara. Leurs écrits comportent de nombreuses libertés avec le texte originel, dont ils constituent autant d’adaptations personnelles. Leur mise en musique a été facilitée par la circonstance que Monticello, Dolce et Anguillara ont bâti leur texte sur l’ottava rima, strophes de huit vers utilisées jusqu’à nos jours pour le chant. L’Ensemble a également utilisé des textes des Héroïdes, recueil apocryphe de lettres supposément écrites par les héroïnes de la mythologie à leur amant respectif. Comme Les Métamorphoses dont il constitue une sorte de complément, cet ouvrage était très populaire au Moyen Age. La musique des textes chantés a été improvisée selon les techniques connues d’improvisation à partir de l’ottava rima, ainsi que des expérimentations de l’Ensemble pour déterminer les accompagnements qui convenaient le mieux aux textes choisis. Cet art de l’improvisation était aussi celui des musiciens du Moyen Age et de la Renaissance…
A partir des textes sélectionnés, Katarina Livljanić a bâti un dialogue imaginaire entre les deux amants. La mise en scène d’Olivier Lexa part du dualisme entre ces deux personnages, qui construit à son tour une troisième réalité : celle du mythe. Ariane devient un symbole de l’existence humaine, tandis que Thésée est le symbole de l’ego qui veut s’approprier ce qu’il a volé aux autres. Basés sur le contraste entre lumière et obscurité, les éclairages accentuent cette opposition, tandis que des projections de photographies de paysages ou de bâtiments (elles aussi généralement en noir et blanc) viennent rythmer les échanges des deux protagonistes.
Cette production originale se déroule dans un lieu inhabituel, les Flottmann-Hallen (Halles Flottmann), anciens bâtiments industriels situés à quelques pas du centre historique de Herne (fabricants de machines-outils pour l’industrie, les établissements Flottmann étaient notamment les détenteurs du brevet du marteau-piqueur pneumatique). Leur architecture moderniste dépouillée semble faire écho au caractère intemporel du mythe antique. Dans la salle, le décor minimaliste invite le spectateur à se concentrer sur les deux personnages, les musiciens de l’Ensemble Dialogos étant relégués dans un arrière-plan sombre, exceptés quelques passages où ils interviennent sur scène, aux côtés des protagonistes.
On le présuppose, cette confrontation de presqu’une heure sans entracte ne peut exister que grâce à des interprètes disposant d’un talent théâtral exceptionnel. Et malgré une indisposition de la voix qui a failli le faire renoncer au spectacle, Pino de Vittorio apporte toute sa force morale et son expressivité dans son face à face avec Katarina Livljanić, conceptrice du projet. C’est d’abord celle-ci qui apparaît sur scène, chantant tout en jouant avec sa tunique, qui évoque la pelote de fil confiée à Thésée. Lorsque celui-ci la rejoint, la tunique devient voile : ne lui a-t-il pas promis le mariage ? A nouveau seule, elle épanche ses pleurs, tout en triturant le voile, désormais rappel cruel de son abandon… Retrouvant Thésée, elle lui rappelle son sacrifice : c’est elle qui lui a permis d’obtenir la victoire qui a fait sa gloire en Grèce ; pour lui elle a abandonné sa famille, ses proches, son royaume. Pourquoi l’a-t-il abandonnée ?

Thésée lui narre ses propres malheurs. De retour vers Athènes, il a oublié de changer les voiles de son navire, qui sont restées noires. Les apercevant, et suivant le code convenu avant le départ, son père Egée a pensé que son fils avait été vaincu par le Minotaure : de dépit il s’est jeté dans la mer, qui porte désormais son nom…
Avec sa viola da braccio, Albrecht Maurer tourne autour des deux chanteurs. Réunis et apaisés, ils se questionnent tous deux, en se tenant dos à dos mais unis par la main : où la vie nous mène-t-elle ? Thésée finit par reconnaître ses torts et son erreur. Tous deux à chaque extrémité de la scène, se tournant le dos, ils en abandonnent la partie centrale aux musiciens. Au finale, ils reviennent au centre et entament une danse de réconciliation, entourés des musiciens. Quel meilleur trait d’union entre les humains que la musique ?
Le public a chaleureusement applaudi cette représentation particulièrement émouvante, dans laquelle la voix hésitante de Pino de Vittorio en début de représentation pouvait tout aussi bien évoquer la faille morale ressentie par l’égoïste Thésée, et apportait un supplément de sensibilité. Soulignons à nouveau l’engagement très complet des deux protagonistes, et leur totale complicité avec les musiciens de l’Ensemble Dialogos, également acteurs de certains passages. Et retenons aussi l’impressionnante efficacité de cette mise en scène, qui parvient à plonger le spectateur dans une émotion intense à partir de déplacements et gestuelles illustrant les textes, seulement complétés de quelques rares accessoires.

