« Amadigi.exe » : illusions perdues et feux d’algorithmes
Dès les premières secondes, un doute s’installe : sommes-nous encore au théâtre ou déjà dans une simulation ? La sinfonia débute dans un halo de pixels, et le monde féerique d’Amadigi se matérialise en matrice algorithmique, saturée de néons et d’hologrammes mouvants. Dans cette lecture hallucinée, Louisa Proske et Kaspar Glarner transforment la magie baroque en intelligence artificielle capricieuse, gouvernée par une Melissa-oracle, maîtresse d’un royaume où les désirs sont aussi malléables que les données.
La mise en scène, saluée à sa création en 2024 (voir le compte-rendu), repousse encore les limites de la virtualité : les décors changent comme des fonds d’écran, les personnages se dédoublent, et les surtitres eux-mêmes s’autorisent des écarts – Care Perle remplace une ligne du livret ; le parfum devient mot de passe émotionnel. À l’écran : palais flottants, data-vortex et armures d’avatar. Sur scène : corps en quête de sens.
Là où Rinaldo se voulait conquête chevaleresque, Amadigi devient quête existentielle dans un labyrinthe affectif numérisé. Amadigi et Oriana s’aiment, Melissa les sépare, Dardano trahit – classique, oui, mais reprogrammé.
Musicalement, la soirée est un feu d’artifice. Dani Espasa dirige avec tension nerveuse et précision : Destero dell’empia dite explose comme un glitch baroque, les danseurs déséquilibrés sur talons vertigineux. L’aria Penna tiranna, tube attendu de la soirée, émerge dans une lumière crépusculaire, mais passe presque inaperçue du public – étrange indifférence.

La grande réussite dramaturgique tient dans l’utilisation du Deus ex machina : dans le final, Orgando (Yunje Choi) descend des cieux… en tant que statue numérique de Haendel lui-même, telle qu’elle trône à Halle, pixelisée dans un nuage d’octets. Sento la gioia devient l’hymne de cette réconciliation entre art et machine, dans un monde où l’amour seul semble encore résister à l’illusion.
Benno Schachtner (Amadigi) est intense, déchiré, engagé dans chaque phrasé. Son T’amai quant’il mio cor touche par sa retenue tragique. La Melissa de Franziska Krötenheerdt fascine : contre-ténor devenu mezzo-vénéneux, voix mi-démone, mi-déesse, elle incarne la séduction toxique de la toute-puissance algorithmique. Le duo magique Crudel, tu non sarai entre Oriana (Serafina Starke) et Amadigi (Benno Schachtner), chanté au bord d’un gouffre de données, est d’une beauté désarmante.
Amadigi di Gaula en 2025 ne raconte plus une fable médiévale, mais le vertige d’un monde où l’amour survit malgré les écrans, les codes, les simulacres. Un conte pour notre temps, joué au cœur de la ville natale de Haendel, comme si le compositeur lui-même – Orgando numérique – venait nous rappeler que la musique, elle, reste vraie.

