Agrippina – Haendel


Le strip baroque du Caro Sassone

Quand Haendel s’installe à Venise, il n’a que vingt-quatre ans. En 2025, il revient à Halle en lamé doré et faux cils, en plein Las Vegas de carton-pâte, propulsé par Walter Sutcliffe dans une lecture post-dramatique aussi excessive que stylisée. Agrippina ? Une telenovela politique en talons aiguilles, où le Capitole devient cabaret et où l’empereur Claude – campé par Ki-Hyun Park – se prend pour Trump en vacances dans le Pacifique !

La mise en scène ne cherche pas à masquer la farce : Narciso devient Narcisa, vampe hystérique au brushing pastel, incarnée avec panache par Annika Westlund ; Otton entre en scène déguisé en Elvis Presley, avant de se muer en agent secret tout droit sorti de Men in Black. Poppée ? Une pin-up en latex couleur bubblegum, aussi fatale que perchée, superbement incarnée par Vanessa Waldhart. Pallante et Narcisa, duo de croupiers falstaffiens aux tenues scintillantes, reçoivent la même promesse d’amour – et décident de se venger dans une scène digne de la télé-réalité.

Sutcliffe pousse l’ironie jusqu’au bout : à défaut de cohérence textuelle, il construit une œuvre en miroir où la musique reste baroque, mais les surtitres racontent une autre histoire. On y lit des références à Pure Poison, à des naufrages dans le Pacifique, à des présidents séniles et à des trahisons boursières… Haendel est transporté à Broadway, les récitatifs prennent des allures de sketchs télévisés. Un cauchemar pour les puristes, un délice pour les irrévérencieux.

La direction musicale de Laurence Cummings, de retour après quelques années d’éloignement de Göttingen (dont il avait été le chef attitré du Festival Haendel), est vive, élégante, attentive au texte. Il accompagne le délire scénique sans jamais s’y noyer, comme s’il tenait la bride d’un pur-sang baroque dans une parade foraine. Les da capo sont coupés, certes (notamment ceux de Pallante, chanté par Lars Conrad), mais les arias respirent encore. Le continuo pétille, les cordes balancent avec entrain – et quand Christopher Ainslie (Ottone) chante Vaghe perle, il le fait dans un décor de boîte de nuit, mais avec une sincérité touchante.

Romelia Lichtenstein et Leandro Marziotte © Matthias Horn

Romelia Lichtenstein, en Agrippina polyamoureuse, domine le plateau avec une prestance vocale affirmée, bien que la diction italienne se perde parfois sous les paillettes. Leandro Marziotte, en Nerone à l’émission un peu tendue mais habité par son personnage, électrise la salle dans Qual piacere, dans une véritable performance sonore et visuelle (on entend les jetons de casino tomber… même si on ne les voit pas).

Oui, le rideau tombe comme un générique, avec les personnages qui défilent en ligne, dansant comme dans une revue de fin d’année. L’ultime tableau offre un lieto fine jubilatoire : le Tibre est heureux, le public aussi. Cette Agrippina n’est ni fidèle ni sage – mais elle est spectaculaire, troublante, et surtout : vivante.

Haendel à Las Vegas, c’est peut-être un sacrilège. Mais c’est aussi un miroir. Et s’il rit de nous, c’est pour mieux nous tendre la main. Viva il caro Sassone ! – même en perruque platine.

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