Agrippina – Haendel


Une transposition convaincante à Zürich

L’Opernhaus Zürich a livré une version modernisée et audacieuse d’Agrippina, transposant la Rome antique en un univers contemporain de luxe et de manipulation. Claude, interprété par Nahuel Di Pierro, devient ici le patriarche d’une puissante dynastie new-yorkaise, hospitalisé dans une unité de soins intensifs plutôt que mort en campagne militaire. L’intrigue se transforme en une lutte de pouvoir au sein d’une élite décadente, où chaque protagoniste manœuvre pour assurer son ascension.

Anna Bonitatibus, qui avait incarné Néron en 2009, revient cette fois dans le rôle-titre avec une virtuosité saisissante. Sa prestation dans Pensieri, voi mi tormentate est un feu d’artifice de coloratures enflammées, révélant toute l’intensité de son personnage calculateur. Christophe Dumaux en Néron, enfant gâté et imprévisible, offre une performance contrastée, avec des moments de pur burlesque.

Lea Desandre campe une Poppée sensuelle et redoutable. Son Vaghe perle séduit par son phrasé aérien, tandis que son duo avec Dumaux, accompagné d’un verre de vin dans Quando invita la donna l’amante, insuffle une atmosphère lascive et perverse à l’intrigue.

Othon, interprété par Jakub Józef Orliński, est ici un égocentrique maladif, se pavanant devant des répliques de lui-même en carton. Il surprend avec son Ti vò giusta, mêlant expressivité et agilité scénique, tout en bondissant dans tous les sens comme un Spider-Man capricieux, grimpant dans les armoires et sautant à travers la scène. Son interprétation de Voi che udite il mio lamento est poignante, marquant une tension émotionnelle intense.

José Coca Loza en Pallante impressionne par la puissance de ses graves, notamment dans La mia sorte, où ses notes finales résonnent avec intensité. Alois Mühlbacher en Narcisse est le prototype du jeune héritier snob et prétentieux, et sa prestation de Spererò ajoute une touche d’ironie au personnage. Yannick Debus, en Lesbus, apporte une légèreté comique à travers Allegrezza, chantée avec un humour savoureux.

La mise en scène de Jetske Mijnssen joue pleinement sur l’ambiguïté entre comédie et tragédie. Les sous-titres ont été adaptés pour effacer toute référence directe à Rome, transformant Io di Roma il Giove sono en une proclamation de pouvoir plus abstraite, ancrée dans le présent. Les éclairages de Bernd Purkrabek accentuent l’atmosphère feutrée et inquiétante d’un thriller familial où chacun se méfie de l’autre.

Le final, revisité de manière cynique, voit Poppée triompher en empoisonnant l’ensemble des protagonistes (sauf Agrippine elle-même, qui survit et assiste impassible à la scène). Alors que tous s’effondrent autour d’elle, la musique s’élève une dernière fois sur la Sarabande, soulignant l’ironie cruelle du destin. Un lieto fine perverti, clôturant avec brio cette Agrippina aussi fascinante qu’inattendue.

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