Hommage à une compositrice
En cette fin d’après-midi, le soleil se couche progressivement et habille Lyon de ses plus belles couleurs. Le Temple du Change laisse place à l’honorable Barbara Strozzi, soprano, compositrice de la Venise du 17ème siècle. Véritable maîtresse des lieux pour une soirée, elle est mise à l’honneur par l’Ensemble Procris.

Barbara Strozzi (1619-1677) dont le portrait ci-dessus a été réalisé par Bernardo Strozzi est la première compositrice professionnelle de son époque et a écrit 125 œuvres, regroupées dans 8 ouvrages. C’est dans l’Accademia degli Unisoni, intitulé du concert de ce soir, fondée par son père Giulio Strozzi, que Barbara Strozzi a composé ses premières œuvres. Elle écrit alors des pièces pour de petites formations autour de l’amour, du désir et de la souffrance, thème « à la mode » en ce milieu du 17ème siècle. Elle publia elle-même ses œuvres, ce qui lui permit par la suite d’obtenir l’appui de mécènes prestigieux tels que le doge de Venise Nicolò Sagredo, ou encore Ferdinand III de Habsbourg. Elle s’installe dans la ville de Padoue, en Italie, quelques mois avant de disparaître, emportée par la maladie. Comme on peut l’entendre dans les projets artistiques d’aujourd’hui, Barbara Strozzi, par ses œuvres, nous offre le meilleur de son art. Si vous doutez de la qualité d’écriture de cette femme du 17ème siècle, écoutez la et jugez par vous-même.

Les bancs du Temple du Change, aménagés spécialement pour le concert, accueillent un public varié, fins connaisseurs, amateurs de musique ancienne, et curieux. Les artistes arrivent sur scène, le sourire aux lèvres, Maud Bessard Morandas – soprano – présente les musiciens. Depuis un léger signe de sa tête, le premier mouvement commence. Au clavecin, Pierre-Louis Rétat offre un musicalité très délicate et apaisante. L’expression de chaque instruments, aéré et légère, est rendue possible grâce à un parfait équilibre entre les membres de l’Ensemble Procris. La ligne musicale, d’une netteté irréprochable permet à la soprano de prendre part à l’œuvre avec sa très belle voix.

Durant tout le concert, Laura Augut – sacqueboute – prend le public par la main pour lui faire vivre une expérience musicale unique. Une démarche qu’il faut saluer car, en plus de faire œuvre de pédagogie, c’est une invitation des plus agréables. Pour plonger dans cette Accademia, il est proposé au public de fermer les yeux. Imaginez-vous dans cette réunion d’artistes, avec quelques privilégiés, chez G. Strozzi à Venise. Sa fille, adoptive selon certaines sources, souhaite mettre à l’honneur le travail de son professeur, Francesco Cavalli. Le premier mouvement du maestro, Canzon a tre, ici joué à cinq instruments, est amorcé par les vents. Cette ligne musicale épouse progressivement celle des cordes frottées, grattées, pincées. Les vents se distinguent magnifiquement du reste de l’ensemble et l’un de l’autre. Le clavecin et le théorbe jouent de concert avant de s’associer progressivement à la viole de gambe, la flûte et la sacqueboute. Le public est captivé par ces belles œuvres et écoute avec une grande attention.

Lisa Hagemann à la viole de gambe fait résonner les premières notes du Cresce il fuoco, sous l’œil complice de Maud Bessard Morandas. La soprano réalise une très belle performance vocale, et montre une belle tessiture à laquelle répondent les vents. I baci, ce mouvement d’amour autour des baisers se traduit également par ces jeux de regard, nombreux entre les artistes. Il est le sel qui lie les membres de Procris, et produit une si belle harmonie. Le plaisir de jouer ensemble se lit sur leur visages. La Riamata da chi amava, véritable déclaration d’amour composée par Barbara Strozzi est magnifiquement incarnée par la soprano. Cet amour, elle le partage avec les musiciens de l’ensemble à qui elle glisse du bout des lèvres « bravo ». Quante volte, combien de fois la porte de l’être aimé.e sera-t-elle frappée du heurtoir ? L’Ensemble Procris interprète ce mouvement avec une très belle finesse, dirigé par Laura Agut à la sacqueboute, qui déploie toute la sensibilité, la richesse et la diversité des notes de son instrument. La soirée se poursuit et fait place à la fête. Comme venues de loin, de belles notes émanent du fond de la salle. Muni de son cornet Sushaant Jaccard captive l’assemblée. Sur scène Carles Dorador i Jové lui répond, tel le vent annonciateur des beaux jours, à l’aide d’une panoplie impressionnante de percussions. Sur la trame de ces sonorités multiples vient se tisser celle de la soprano. La fête gagne les cœurs des spectateurs. Maud Bessard Morandas interprête avec force le mouvement Hor che apollo. Elle fait preuve d’une très belle endurance, l’œuvre est exigeante avec de nombreuses variations.
Le concert se termine par une magnifique Conclusione dell’opera, un final instrumental des plus somptueux ! L’Ensemble Procris a cette remarquable habileté de faire entendre, de manière très lumineuse et harmonieuse, toutes les notes des instruments. Le public est conquis par ce final et offre aux musiciens une véritable standing ovation. Bonne pédagogue, Laura Agut met à l’honneur chaque membre de l’ensemble et chacun présente la voix de son instrument et son histoire. Les applaudissements du public sont d’une telle intensité que l’Ensemble Procris nous honore d’un magnifique bis.

Plusieurs des mouvements interprétés ce soir m’évoquent, de manière ineffable, des œuvres de compositeurs, des hommes, de son époque. Barbara Strozzi compositrice qui n’a rien à envier à ses contemporains en a probablement inspiré plus d’un. Depuis quelques années, de nombreux projets émergent pour sortir de l’ombre toutes ces artistes encore méconnues de l’Histoire de la musique. Pourtant, même en 2026, c’est un sacré courage que de proposer un concert de musique ancienne centré sur les œuvres d’une femme soprano et compositrice : Barbara Strozzi. Un grand merci aux musiciens de l’Ensemble Procris pour l’ardeur dont ils font preuve.

