Une dégustation de mets à la sauce baroque
Quel est le point commun entre la gastronomie et la musique ? Avec leur programme À table, les musiciens !, l’ensemble Les Galants Caprices nous propose de déguster sonates et mouvements à la manière d’un menu dans un prestigieux restaurant. Des plats originaux et savoureux, un véritable festin où chaque musicien devient, le temps d’une soirée, membre de la brigade de cuisine sous l’œil d’Élodie Virot, maîtresse de cérémonie au traverso, et avec une présentation fine et détaillée des plats par Virginie Pillot au clavecin. Après une délicieuse mise en bouche le matin, au café Zimmermann avec le programme Bach au Bistro, Les Galants Caprices réaffirment leur engagement envers le public en faisant œuvre de pédagogie. En effet, au fur et à mesure de ce menu musical, les artistes alternent entre commentaires et anecdotes, où l’histoire dialogue avec l’art, entre humour et virtuosité. Donner vie à ces mets d’exception va bien au-delà de la simple sélection des compositeurs et des partitions. Cela nécessite également un important travail d’écriture, ici réalisé par Patrick Rudant. Ce dernier, contrairement à ce qui a été indiqué sur le programme, n’a pu se joindre à nous et a été remplacé par la brillante Élodie Virot.
Comme pour le concert du matin, celui-ci est une invitation à écouter la musique autrement. Ce temps est l’occasion de goûter des saveurs baroques avec le sourire, en prenant le temps de s’émouvoir, en écoutant une musique qui, à bien des égards, demeure actuelle. La qualité d’un programme tient à ce qu’il permet, aux émotions qu’il provoque chez les auditeurs. Ici, les œuvres dépassent leur propre existence pour embrasser des horizons contemporains. La création musicale est riche d’embranchements parfois insoupçonnés et ce programme y répond pleinement.
Durant tout le concert, les artistes dessinent le programme depuis leur point de vue : la cuisine. Ce lieu où les arrangements entre les phrases musicales sont telles une pincée de sel dans un plat. L’apéritif débute avec une ouverture de Georg Philipp Telemann, un concerto a quattro. La mine concentrée, les artistes font revenir quelques notes de clavecin pétillant, avec une ligne de violon bien frais, agrémentées de rondelles de violoncelle, le tout sublimé par une pincée de traverso. Voilà un apéritif qui promet un menu à la hauteur de nos papilles de fins gourmets de ces saveurs baroques.
Ce soir, deux entrées sont proposées à la dégustation. La première est composée de deux mouvements de François Couperin à trois voix. Très vives et savoureuses en bouche comme à l’oreille, on en reprendrait bien volontiers. La seconde est un air de Jean-Marie Leclair. Tout aussi vif et riche que la précédente entrée, ce savoureux mets revêt un aspect amusant.
Le premier plat de résistance, signé Jean-Philippe Rameau, est finement relevé par le délicieux clavecin de V. Pillot : « Y’en a un peu partout, tel un bon fond de sauce, la maïzena, qui sert de lien entre les ingrédients». Le clavecin débute seul, sous l’oreille attentive des musiciens ; on entend bien comment il prépare l’arrivée des autres instruments pour les transformer en plats exquis. Ce plat, tout juste sorti du four, respire la confiance et la fluidité qui imprègnent ce collectif. Pour ce mouvement, il est remarquable d’observer comment la flûte et le violon accompagnent très finement le clavecin. C’est très beau, d’autant plus que, d’ordinaire, c’est le clavecin qui accompagne les autres instruments. Un très beau moment, particulièrement apprécié par le public.
Le second plat de résistance, une sonate en trio de Jean-Sébastien Bach composée de quatre mouvements, est présenté à la table des convives de façon détaillée. Chaque étape du plat fait l’objet d’une démonstration instrumentale. Ces clés d’écoute sont le sel qui sublime chaque plat et qui marque votre esprit pour la suite du repas. Une pédagogie fine qui permet au public d’apprécier ce plat en profondeur, saveur après saveur. On débute ce soufflé aux asperges de Bach sur un lit de très belles notes étirées au traverso, auxquelles s’ajoutent quelques hauteurs de clavecin. Une fois la texture bien ferme, le plat est nappé d’une légère émulsion de violon assuré par André Costa. Progressivement, les saveurs se mêlent et se développent : « En musique, on appelle justement cela un développement». Le mouvement se poursuit avec une série de notes suspendues au violon, telle une méditation. Enfin, il se termine par un très joli relevé de violoncelle, instrument qui se marie à merveille avec le clavecin. Ils sont en symbiose. Ce très beau moment de pédagogie, un réel supplément d’art, très bien présenté où le public est véritablement accompagné, immerge les auditeurs dans ce temps de dégustation d’un plat qui nous a été si délicatement présenté. Il est temps de goûter aux quatre mouvements de cette sonate, joués sans interruption pour le bonheur du public. Tel un plat à l’équilibre parfait, on déguste avec plaisir chaque partie de ce soufflé aux asperges de Bach.
Imaginez-vous maintenant, l’esprit léger, transformé après ces délicieuses expériences. Vous êtes entre amis au bord de l’eau, et Jean Gaudy, en toute souplesse avec son violoncelle produit de très belle notes captivantes. Le traverso, dans son dialogue ineffable avec le violon, élève les esprits et le clavecin, lui, rassemble le tout. Vous pouvez somnoler dans ce paradis verdoyant qui invite à la rêverie avec cette délicieuse sieste musicale de Leclair.
Ce repas ne saurait se terminer sans un petit délice sucré. C’est le sourire aux lèvres et heureux après avoir concocté ce délicieux repas, que les artistes débutent avec ce désert exquis : la Polonaise. Cette mélodie à la flûte, qui devient par la suite la basse continue du mouvement reprise au violoncelle et au clavecin à la manière d’une tarte Tatin, est un véritable délice sucré ! Elle est accompagnée, en guise de digestif, par la Badinerie, véritable tube de Bach un mouvement vif qui se diffuse telle une liqueur délicieuse qui enflamme les sens.
Pour ce délicieux programme, les applaudissements sont au rendez-vous. Les bénévoles, sans qui ce festival ne pourrait avoir lieu, sont vivement remerciés avant que les Galants Caprices ne nous proposent de partager un verre de l’amitié. Une occasion précieuse qui permet aux spectateurs de rencontrer les artistes dans la cour de ce magnifique ensemble patrimonial du cloître de la collégiale.

