Vivaldi sous les étoiles
Dernier concert du festival, celui-ci embrasse véritablement une dimension internationale. Pour s’en rendre compte, il suffit d’écouter le public, lieu où les langues se mélangent avec celles de Goethe et de Shakespeare au rythme des éventails. Sur les bancs, on retrouve des familles avec leurs adolescents, des couples, des amis en vacances et des habitants de la région. Tous manifestent à plusieurs reprises leur intérêt pour cette musique. En témoigne la rapidité avec laquelle l’église Saint-Donat s’est remplie.
Yves Muller, président du Centre Musical International Jean-Sébastien Bach (CMI), remercie les partenaires, la presse, les artistes et le public pour leur présence et leur soutien. Aussi, il veille à « remercier les bénévoles et les membres du conseil d’administration ; sans eux, il n’y aurait pas ce festival, je vous demande de les applaudir ». Cet événement existe depuis 1962, mais ses origines remontent à 1955 avec la restauration de l’orgue de Saint-Donat. C’est grâce à l’engagement de plusieurs férus de musique ancienne et au soutien des pouvoirs publics de l’époque que l’aventure se poursuit. Il mêle ainsi restauration du patrimoine et valorisation de la musique ancienne. En 1962, le CMI est reconnu comme « Centre culturel à rayonnement international » par le ministère des Affaires culturelles, spécialisé dans l’étude des œuvres qui se rapportent à Jean-Sébastien Bach. C’est dans cette perspective qu’avec son directeur artistique, Franck-Emmanuel Comte, ils proposent de créer un dialogue entre les époques, les esthétiques et les publics, en passant du souffle intemporel de Bach à la ferveur théâtrale de Vivaldi. C’est justement avec ce dernier que le festival se termine. Dans la continuité des délicieux mets découverts durant tout le week-end, le Concert de l’Hostel Dieu nous propose un concert en trois parties où chaque motet, précédé d’une œuvre instrumentale, est composé d’un air heureux, d’un air central et se termine par un Alleluia. Cette construction en triptyque incarne pleinement une musique de l’espérance qui s’incarne dans cette période troublée où la musique se révèle être une perspective joyeuse et lumineuse.
Le concert débute avec les cordes finement pincées de Clara Fellmann au violoncelle, reprises par les violons avant que l’ensemble ne se joigne à eux avec force. Le clavecin de F.-E. Conte, au centre de la formation, résonne particulièrement bien dans ce lieu de patrimoine. Les différentes parties de ce premier mouvement se succèdent, avec, en guise de jointure, quelques notes jouées par Morgan Marquié au théorbe. Cela donne une très belle fluidité et permet aux auditeurs d’entrer dans l’œuvre. C’est très beau de voir la complicité entre le premier violon, Reynier Guerrero, et le second violon, André Costa, ainsi que l’endurance dont ils font preuve. Nous avons eu l’occasion d’écouter ce dernier lors du concert de la veille avec Les Galants Caprices. D’une formation à l’autre, son talent est toujours au rendez-vous !
Le second temps du concert débute par un mouvement instrumental très dynamique. Les attaques du théorbe sont très riches. Le premer violon frotte ses cordes de manière cavalière ; le mouvement, par sa puissance et son caractère enivrant, m’évoque l’air de l’Orage ! Les cordes pincées de la contrebasse de Nicolas Janot arrivent avec justesse et au bon moment pour la fin de la seconde partie. C’est remarquable.
Pour le dernier volet, le mouvement instrumental met à l’honneur R. Guerrero, le premier violon. Il joue aux côtés du clavecin avec une belle série de trilles, accompagné du théorbe, du second violon et de l’alto entre les délicates mains de Martyna Grabowska. Ce temps comporte un somptueux dialogue entre le théorbe et le premier violon. Il faut souligner l’endurance dont fait preuve ce dernier sur ce magnifique, long et complexe passage, qui se termine en apothéose avec l’ensemble des artistes. Les applaudissements sont, ici, particulièrement nourris. Dans son art du violon, il est particulièrement agréable d’entendre cette fine, douce et profonde respiration du 1er violon pour lancer le mouvement.
À la manière de ce festival qui revendique une tradition qui se réinvente, les œuvres de Vivaldi s’embellissent en cette belle soirée de couleurs rock’n’roll, sur plusieurs passages, ce qui est très agréable.
S’il y a bien une chose qui me fascine dans ces aventures musicales, c’est de pouvoir observer une partie de la vie du collectif lors de ses représentations, ce qui apporte un peu plus de sel à cette apparente fluidité. Les émotions qui s’illustrent, ici, par des échanges de regard, de long souries et parfois quelques éclats de rire, montrent comment ce collectif, vie et se transforme par ses expériences. Ce concert permet également de voir autre chose de la musique : l’expérience d’un collectif. Je trouve ça magnifique de voir toute l’attention, et même l’apparente bienveillance entre les musiciens comme entre le premiers et seconds violons ou encore le violoncelle et la contrebasse envers l’alto. Le tout sous l’œil vif et discret du claveciniste.
Après la première œuvre instrumentale qui a ouvert le concert, la soprano Blandine de Sansal entre sur scène sous les applaudissements du public. Très rapidement, elle nous fait part de ses talents lyriques. Elle dispose d’un magnifique vibrato très rond, une voix puissante qui jouit, ici, d’un saisissant écho dans l’édifice. Sa voix se développe au fur et à mesure des airs. Son ambitus lui permet d’exprimer de très beau graves singuliers. Elle donne ainsi un très bel éclairage aux airs de Vivaldi. Je me surprends à écouter différemment ces arias, c’est très agréable et particulièrement réussit. Avec ses beaux ornements, les œuvres du prêtre roux se diffusent dans l’entièreté du bâtiment et rappellent, en échos à notre période, les temps troubles dans lesquels Vivaldi à composé. Ces airs, ici interprétés avec justesse et force, nous guident telle une invitation à la patience et la résilience vers des jours meilleurs. Cela résonne à merveille avec la ligne artistique de ce concert et du festival. Ce que j’aime particulièrement avec sa maîtrise vocale, c’est sa capacité à rendre ces beaux roulements de « r » pleinement audible avec l’écho du lieu.
Les trois variations de l’Alleluia, et qui concluent chaque motet, sont tous interprétés de manière différente. Le premier, débute au clavecin avec force et une touche très rock. Le second, avec son très bel arrangement entre la voix et l’ensemble musical, bénéficie de délicieux graves du violoncelle de C. Fellmann. Enfin, le troisième, qui conclut le concert, débute de manière très dynamique et se termine avec un fin et délicieux vibrato de la mezzo-soprano B. Sansal.
En guise de bis, l’ensemble nous interprète une Juditha triomphans sur un tempo un peu plus rapide que les versions classiques, ce qui participe pleinement au dynamisme de l’œuvre. À titre de comparaison, s’il fallait le situer au regard de toutes les voix présentes sur scène, on pourrait le placer entre l’excellente interprétation de l’ensemble Jupiter avec la mezzo-soprano franco-italienne Lea Desandre (à écouter ici), et celle encore plus vive, captivante, saisissante, énergique de Cecilia Bartoli (à écouter ici). À la différence que le Concert de l’Hostel Dieu s’autorise, à raison, de très belles variations de thème dans la seconde partie du mouvement.
Durant tout le concert, le public a fait part de sa satisfaction en applaudissant de manière sincère et à de nombreuses reprises notamment à la suite de chaque mouvement instrumentale en introduction des motets. Et cela se concrétise encore davantage lorsqu’au son des dernières notes, les auditeurs se lèvent spontanément pour célébrer les artistes. Ce programme, magnifique aussi bien dans sa composition que sa direction artistique est un véritable avant-goût de ce qui sera présenté à la rentrée prochaine à la Chapelle de la Trinité à Lyon.

