La traversée de la viole – Le Consort des Lucioles

Périlleuse traversée

Pour sa 37ᵉ édition sous-titrée « La traversée », le Festival International de Musique de Dinard propose une dizaine de concerts qui balayent largement le champ des possibles : D’un ballet flamenco jusqu’à un concert de jazz en passant par un concert dégustation guitare et vin, sans oublier quelques classiques récitals de piano, tous les mélomanes peuvent trouver programme à leur gré.

Place ce soir à la viole de gambe, aux bougies et au Consort des Lucioles. Ce collectif, a été crée il y a un peu plus d’un an autour de Lucile Boulanger, notamment afin de redonner vie à la musique de Christopher Simpson qui exige trois violistes et un continuo d’une grande virtuosité.

Le concert de ce soir, commande de Yann Ollivier, directeur artistique du festival, réunit des extraits des deux derniers disques de l’artiste sacrée meilleure soliste instrumentale de l’année 2025 lors des Victoires de la Musique classique. Après deux Suites imaginaires associant différents compositeurs métropolitains, nous traversons le « Channel » pour les Fancies dues au compositeur anglais du début de la première moitié du XVIIᵉ siècle, et qui égrènent les mois de l’année.

Sur une scène tout en clair-obscur, éclairée de dizaines de bougies, l’auditeur se régale d’un répertoire rare et pourtant très accessible, la soirée est fort bien construite, le discours musical limpide, dépourvu de brutalité.

L’émotion nous étreint dès la première pièce de cette Suite en ré mineur : un Prélude dû au Sieur Dubuisson où Lucile Boulanger, d’abord seule, fait montre d’une remarquable sensibilité, d’une grande sobriété dans l’expression, refusant tout effet facile. Le luth qui la rejoint joue du même toucher fragile, proche du sanglot sous les doigts experts de Gabriel Rignol. La seconde pièce, Ballet, de Nicolas Hotman ou Hauttemant, plus enlevée, souriante, dansante, refuse toute démonstrativité excessive.

Une seconde viole, Myriam Rignol, rejoint le duo – et son frère ! N’est ce pas délicieux que de jouer en famille ? – pour deux pièces à deux violes de Marin Marais. Si la Courante est un peu convenue, sa ligne moins nette, en revanche, la Sarabande qui suit, est toute de délicatesse avec deux violes parfaitement ajustées et un luth au diapason avant un final enlevé, une Gigue et sa variation de Nicolas Hauttemant. L’archet incisif de Lucile Boulanger y relance les phrases avec une quasi désinvolture et néanmoins beaucoup de caractère.

La seconde Suite, en sol mineur cette fois, nous permet de découvrir Julien Wolfs, organiste mais également claveciniste et co-fondateur de l’Ensemble Les Timbres avec Myriam Rignol. Le Prélude du Sieur Demachy, donne à nouveau à entendre la limpidité dans la conduite de la ligne, l’équilibre entre les artistes, l’élégance d’une interprétation qui ne s’appesantit jamais.

Dans la Courante pour le luth du Manuscrit de Saizenay, Gabriel Rignol fait montre de trésors de délicatesse et de raffinement tandis que la « Sarabande » de Marin Marais est superbe. D’ailleurs, le Caprice à trois violes du même compositeur qui suit est un des temps forts de la soirée. Manon Papasergio rejoint alors la phalange. Cette jeune artiste talentueuse, au son profond, bénéficie d’un parcours étonnant puisqu’elle est à la fois violiste et harpiste. Comme ses collègues, elle peut se flatter elle aussi d’une très belle personnalité musicale.

Cette première partie, toute en patchwork, est structurée avec beaucoup d’intelligence. Le Consort y déploie une grâce, une complicité souriante, délicieuses à observer. Pour la seconde partie, Lucile Boulanger, interprète intense et habitée, délaisse la basse de viole pour un dessus et une version rare de ces fantaisies pour ensembles de violes si typiques de la musique anglaise. L’unité de style prévaut donc désormais, avec toujours un superbe travail du son, des contrastes, que ce soit dans les couleurs ou les atmosphères. Les jeux de fugues, échos, réponses aussi précis que subtils mettent l’oreille à la fête, même si l’on pourrait oser tirer un peu plus les dissonances.

Quel défi que de rassembler des artistes s’enorgueillissant d’une virtuosité de solistes, mais également des qualités d’écoute de chambristes ! C’est avec brio que le Consort des Lucioles opère cette périlleuse traversée entre musique française et anglaise, et nous ne saurions trop vous recommander de découvrir les enregistrements afférents : The Seasons, the months and other Division of Time, partie 2, CD paru en 2026, ou encore La Messagère, XVIIe – XXIe siècle, un portrait de la viole de gambe, également édité chez Alpha Classic en 2024 pour la première partie du programme.

Pour applaudir l’Ensemble, rendez vous le 20 janvier prochain à la salle Cortot avec Paul Figuier ou encore le 4 mars aux Invalides avec Lucile Richardot. Lucile Boulanger se produit pour sa part avec Bartabas jusqu’au 31 décembre au théâtre Zingaro dans le Tombeau pour un Cheval d’Orgueil et le 15 décembre, à la Philharmonie de Paris, avec de nombreux autres musiciens pour la soirée Boîte à pépites autour de la (re)découverte de compositrices.

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