Une journée au XVIIIe siècle – Musée des Arts décoratifs

Une journée dans l’intimité d’une demeure aristocratique parisienne

Le Musée des Arts décoratif se situe rue de Rivoli, à Paris, dans l’aile Marsan du palais du Louvre. Il a pour objectif la valorisation des beaux-arts appliqués et le développement de liens entre industrie et culture, création et production. Il appartient à un ensemble plus vaste : l’association privée MAD fondée en 1882. Association dénommée Les Arts Décoratifs jusqu’en 2018. Initialement envisagé en 1879 sur l’emplacement du palais d’Orsay incendié en 1871. Le musée est inauguré le 29 mai 1905 dans l’aile du Louvre précitée, à la suite d’aménagements dirigés par l’architecte Gaston Redon (1853-1921). Lors de la mise en œuvre du Grand Louvre, il est profondément remanié et réaménagé en 1996. L’année suivante, lors de sa réouverture, le Musée de la Mode et du Textile s’y installe. Puis en 1999, le Musée de la Publicité, sous la houlette de l’architecte Jean Nouvel (1945) lui est adjoint. Les collections du musée sont réparties en cinq départements chronologiques (Moyen Age – Renaissance, XVIIe–XVIIIe, XIXe, Art nouveau et Art déco, Moderne-Contemporain). Ses sept départements proposent un parcours thématique ayant trait aux arts graphiques, bijoux, jouets, papiers peints, verre, mode et textile, publicité et graphisme. Nous pouvons ainsi suivre l’évolution artistique, quel qu’en soit le domaine, sous tous ses aspects et au fil du temps. Notons que la plupart des diverses collections du musée proviennent de dons et legs. Une façon de connaître les goûts des collectionneurs selon les époques.

Notre chronique s’appuiera également sur le catalogue de l’exposition. Catalogue qui a une particularité : ses quelques 500 pages se laissent découvrir, lire, dévorer tant il fourmille de précisions !

Nous voilà plongé, une journée entière, dans la vie d’une famille aristocratique vivant dans le Paris des années 1780. Avant de nous poser la question de savoir comment se déroule la vie quotidienne derrière la façade de cette maison, jetons un regard sur la ville qui l’environne.

Paris au XVIIIème siècle

Nous aurions tendance à croire que Versailles, lieu du pouvoir, a la primauté. Mais non ! Rayonnement intellectuel, expansion économique, croissance démographique sont à l’ordre du jour pour la capitale. N’oublions pas que le Régent, Philippe d’Orléans (1674-1723) quitte Versailles pour s’installer au Palais-Royal et ce dès 1715. Le petit roi fait de même en s’installant au palais des Tuileries. Retour éphémère s’il en est puisque Louis XV (1710-1774) choisit, en 1722, de se réinstaller à Versailles.

Paris, lieu ouvert aux idées des Lumières. Les salons littéraires y sont nombreux : lectures, causeries, musique, jeux… mais également bonne chère sont à l’ordre du jour. Celui de Madame Geoffrin (1699-1777), rue Saint-Honoré, est le plus célèbre. Elle organise régulièrement des dîners, reçoit à sa table artistes et gens de lettres. Les philosophes et écrivains Diderot (1713-1784), Montesquieu (1689-1755), d’Alembert (1717-1783) ou encore Fontenelle (1657-1757) y sont reçus.

Lors de la Régence, Paris renoue avec la reprise économique. Bien avant que l’échec du Système conçu par John Law (1716-1720) n’y mette un frein. Le marché financier se structure par la suite avec la création de la Bourse, en 1724. En parallèle, Paris devient la capitale du luxe. Mode, orfèvrerie, horlogerie mis en avant par les marchands-merciers (voir notre chronique) participent à cet essor.

Ce mouvement d’ensemble suscite l’extension de la ville. Celle-ci allant de pair avec les spéculations immobilières. De nouveaux quartiers et de riches hôtels particuliers sont construits. Au milieu de son règne, Louis XV s’intéresse à la ville et y fait construire une place portant son nom (actuelle place de la Concorde) ou l’église Sainte-Geneviève (actuel Panthéon). Ou encore l’Ecole militaire et l’esplanade du Champ-de-Mars. Ces édifices sont partie prenante de vastes réaménagements urbains transformant la physionomie des quartiers qui les entourent. Sous le règne de Louis XVI (1754-1793), l’enceinte des Fermiers généraux est édifiée non pour des raisons militaires mais pour imposer le transit des marchandises par les barrières d’octroi. Parallèlement, la Seine est aménagée. Facilitant, de fait, les échanges et la circulation grâce à la construction de nombreux ponts, alors que sur les anciens ponts, les maisons sont détruites. Ceci permet l’amorce d’une industrialisation de la capitale. En témoignent le projet de pompe à feu des frères Perier qui capte et amène l’eau de la Seine jusque dans la ville, permettant sa distribution dans les quartiers nord-ouest. Et aboutira à la création de la Compagnie des Eaux de Paris (1788). Parallèlement, la démographie parisienne connaît un important développement : 500 000 habitants au début du siècle. La ville en comptera plus de 600 000 à la veille de la Révolution.

Dès l’entrée, deux vues urbaines s’offrent à notre regard. La Porte Saint Denis (vers 1770) du peintre Hubert Robert (1733-1808) et Le Pont Neuf à Paris et la Pompe de la Samaritaine vus du quai de la Mégisserie (1755) de Nicolas Jean-Baptiste Raguenet (1715-1793). Nous devons à ce dernier de nombreuses vues de Paris, dont celles de la Seine et des ponts qui l’enjambent. Une toile que nous pourrions qualifier de photo tant elle fourmille de détails. La perspective du Pont Neuf est animée de divers personnages à pieds, à cheval… Des carrosses aux roues rouges. Des échoppes le long des rambardes du pont. La pompe de la Samaritaine, sur la droite, surmontée d’un campanile dont le carillon rythme la vie des habitants.

Nicolas Jean Baptiste Raguenet, Le Pont-Neuf à Paris et la Pompe de la Samaritaine vus du quai de la Mégisserie, 1755 ; huile sur toile ; H 46 x L 85 cm ; Inscription en bas à gauche : Raguenet// 1755 ; legs du comte Moïse de Camodo, 1936, inv. CAM 442.1 © Bruno Maury

En ces années 1780, la France connaît une relative stabilité politique. Et l’absence de guerre sur son sol. Un terreau favorable à l’éclosion d’un art de vivre à la française qui rayonne à travers toute l’Europe. Aussi dans ce Paris économiquement et culturellement foisonnant, les nouvelles fortunes se font construire de somptueux hôtels particuliers. Derrière ceux-ci s’étendent des jardins créant ainsi de vastes domaines.

Un hôtel particulier au XVIIIème siècle

Définissons, d’abord, la notion d’« hôtel particulier ». Il s’agit d’une demeure urbaine luxueuse occupée par un propriétaire unique (et sa domesticité). Ceci par opposition au palais, habité par un prince, ou à l’hôtel de rapport dont les chambres ou appartements sont soit loués soit vendus à des particuliers. Posséder un hôtel particulier est un signe de richesse et de prestige. Il est coutume de dire que cet hôtel est construit « entre cour et jardin ». Car l’habitation en elle-même se situe au fond d’une cour. Les côtés accueillant les communs, écuries et logements de la domesticité. La façade arrière donne sur un jardin. Sur l’avant, côté rue, la cour est fermée par un mur de hauteur conséquente percé, en son milieu, d’un porche monumental. Ce plan « de base » connait des variantes en fonction du rang du propriétaire, de ses moyens financiers et de la configuration du terrain. (voir l’ouvrage Les hôtels particuliers de Paris du Moyen Âge à la Belle Époque d’Alexandre Gady, illustré par le photographe Gilles Targat, éditions Parigramme, 2011)..

Les rues parisiennes

Avant d’entrer dans cet hôtel particulier, il convient de cheminer au travers du brouhaha (de la cacophonie ?) des rues : cris des marchands ambulants, cris dans des patois et des langues les plus divers. Ces vendeurs de rues sont immortalisés par de nombreux artistes. Notamment au travers de petites sculptures en porcelaine (généralement entre 13 et 16 centimètres de hauteur) mises au goût du jour par la Manufacture de Meissen (Allemagne) créée par Johann Friedrich Böttger (1682-1719), inventeur de la porcelaine de Saxe. Ainsi en est-il de celles qui sont exposées : la vendeuse de pâtisserie, la poissonnière ou le vendeur de volaille, la joueuse de vièle, et bien d’autres.

Mais aussi bruit des sabots, des attelages, des roues de carrosse. Car, ces rues pavées sont embarrassées de véhicules de tous ordres. Outre ces charrettes et ces carrosses il y a les chaises à porteur. Ce que Sophie Motsch (catalogue) qualifie, non sans humour, de « monospace » ! Il s’agit d’une sorte de cabine fermée munie de bras (appelés bâtons de chaise) et portée à bras d’hommes. Elles sont utilisées pour se déplacer individuellement, en position assise. Le nombre de porteur est limité à deux. Elle est généralement rangée dans le hall d’entrée de l’hôtel particulier. De sorte qu’il est possible de s’y installer et atteindre sa destination sans jamais avoir à poser son pied dans la boue ou parmi les déchets qui jonchent les rues. Avoir, pour une dame, ses souliers crottés ou, pour un homme, ses bas clairs salis par les éclaboussures de la rue est impensable, précise le catalogue. Sont exposés des souliers féminins, dont une paire verte avec leurs patins assortis. Il s’agit de « socques, autrement dit des sur-chaussures dans lesquels on glisse le pied chaussé » (Denis Bruna, catalogue). A noter qu’une fois dans la maison, les bâtons de la chaise à porteur sont retirés afin de ne pas encombrer l’espace. Les portes de cette chaise (comme souvent celles des carrosses) sont ornées des armoiries du propriétaire (elles affichent son rang social). Ou de scènes pastorales (comme celle exposée). Pour l’intérieur, une décoration en rapport avec les étoffes utilisées pour la décoration de l’hôtel

Si le pavé parisien est encombré de véhicules, les murs sont quasi saturés d’affiches. Le sacré s’y mêle au profane : « mandements, annonces de charlatans, arrêts de la cour de parlement, arrêts du conseil qui les cassent, ventes après décès et au dernier enchérisseur,… chiens perdus, sentences du Châtelet, avis aux âmes dévotes, marionnettes, prédicateurs,… régiment des dragons » (catalogue). Une course à la visibilité où chacun essaie de trouver le meilleur emplacement. Souvent les portes cochères des hôtels particuliers. En témoigne la toile Le colleur d’affiche (vers 1735/40) d’Etienne Jeaurat (1699-1789). Vêtu de gris, le colleur est muni de ses attributs habituels : le pot de colle, la brosse et l’échelle qui lui permet de poser son affiche hors d’atteinte d’un arrachage intempestif. C’est d’ailleurs le cas de l’affiche que nous voyons plus haut sur le mur. En arrière-plan, un domestique, en livrée le regarde, sans doute prêt à avertir ses maîtres de la tenue prochaine d’une comédie.

Etienne Jeaurat, Le colleur d’affiche, Paris, vers 1735-1740 ; huile sur toile ; H 76 x L 62 cm ; Paris musée Carnavalet ; achat en vente public ; inv. P 2499 © Bruno Maury

La maisonnée

Qui vit dans cet hôtel ? Evidemment, Monsieur et Madame. Chacun dispose de son appartement. De « grands et petits appartements, qualifiés respectivement « de parade » et de « commodité » (…). Les pièces des appartements privés se démultiplient (…) la tendance de fond (étant à leur) spécialisation » (catalogue). Leurs enfants disposent d’un espace approprié, parfois au second étage. Rappelons qu’ils ne passent guère de temps avec leurs parents. Confiés d’abord à des nourrices puis à des gouvernantes. Les domestiques sont, en général, nombreux. Jusqu’à une quinzaine de personnes. Leur apparence est importante car leur livrée doit permettre de les rendre reconnaissables. En témoigne la livrée masculine, habit, gilet et culotte en drap de laine rouge et passementerie. Le personnel s’occupe du quotidien et assure le confort de leurs maîtres : repas et service de table, entretien du linge, gestion des feux,… Du peintre André Bouys (1656-1740), Une servante qui récure de la vaisselle d’argent (1737) dite aussi La Récureuse. Elle est chargée de récurer, donc de frotter énergiquement les ustensiles de cuisine en métal pour les faire briller. Les domestiques logent généralement sous les combles en respectant une hiérarchie stricte : personnel de service, personnel de confiance (la gouvernante bien sûr, mais à l’occasion un médecin et un chapelain). L’oisiveté (apparente ?) des maîtres est permise par le travail discret et constant de cette domesticité. Le tableau des occupants de la maison serait incomplet si nous ne parlions pas des animaux ! Chiens et chats, bien évidemment. Que l’on nomme pas encore « animaux de compagnie » mais « animaux d’agrément ». Mais aussi, les oiseaux exotiques synonymes de nouveauté, témoins de l’attrait que l’époque voue aux contrées lointaines. Nous retrouverons l’ensemble de ces personnages, et leurs activités, au cours de notre déambulation.

Alors, franchissons le porche de l’hôtel particulier, porche « qui manifeste aux passants la puissance du propriétaire, tout en maintenant à distance la promiscuité urbaine » (dossier de presse). Nous l’avons évoqué, le corps du logis se développe entre une cour d’honneur, à l’avant, et d’un jardin d’agrément, à l’arrière. Corps de logis entre deux bâtiments plus bas dévolus aux communs où les remises accueillent les voitures. Les cuisines et les écuries sont souvent reléguées dans une cour secondaire du fait de leurs « fonctions plus bruyantes, salissantes et malodorantes » (dossier de presse). Logis des maîtres et logis de la domesticité ! Une hiérarchie sociale qui se retrouve même dans l’utilisation des matériaux de construction : ardoise et pierre de taille pour le logis… tuile et moellon pour les communs. Dans la cour d’honneur arrivent les visiteurs prestigieux (nous en sommes !). Les domestiques vont et viennent de façon discrète.

Le jardin (salle n°3). Une « marque d’élection sociale » (catalogue), un privilège et bien sûr un lieu de rêverie. Promenades, conversations y sont habituelles. Les maîtres des lieux y reçoivent des visiteurs triés sur le volet. Ainsi, « sans sortir de la ville (le maitre des lieux) trouve la campagne ; / Il peut dans son jardin, tout peuplé d’arbres verts, / Receler le printemps au milieu des hivers » explique Nicolas Boileau (1636-1711) dans la Satire VI (1666) consacrée aux Embarras de Paris. La promenade se prolonge, au-delà du carré de verdure de l’hôtel particulier, dans des jardins semi-publics (car interdits aux domestiques, aux soldats et aux mendiants). L’art des jardins ne serait rien sans l’un des ornements qu’est le treillage ! Assemblage de lattes de bois, croisés ou disposés parallèlement pour former un réseau ajouré. Le treillage compose un quadrillage, véritable ornement du jardin avec frises décoratives, rosaces, médaillons circulaires. Un motif qui se retrouve sur les papiers peints permettant de faire entrer la nature dans les intérieurs. Tel le Papier peint à motif répétitif à raccord droit (Manufacture Réveillon, 1789) : ici la végétation (le motif répétitif) occupe tout l’espace se lovant au travers du treillage. Sur fond brun, nous pouvons compter une douzaine de couleurs.

Qui dit jardin, dit fleurs. Ces dernières sont omniprésentes. Dans le jardin, bien sûr ! En témoigne l’huile sur toile de Jean-Baptiste Hilair (1751-1828), La Lecture dans un Parc (1782). « (…) Une ambiance ouverte à la rêverie. Plantes échevelées, pots dépareillés posés sur une balustrade ou gisant au sol dans un savant désordre, ou encore soucoupe orpheline composent avec les frondaisons lointaines et les treillages de roses épanouies un paysage délicieusement alangui » (Ariane James-Sarazin, catalogue). Fleurs qui sont, également, abondantes dans les intérieurs. Fleurs en porcelaine tendre de Meissen qui forment des bouquets factices. Mais aussi fleurs de papier. Sont exposées de l’artiste Louis Tessier (vers 1719-1781) une Branche de cerisier en fleur, une Etude de fleurs dont pavot, chèvrefeuille, renoncule (toutes deux datées des années 1750/70) : dessins délicats à la pierre noire et sanguine avec rehauts de blanc sur papier bleu. Décor de fleurs en bouquet sur les seaux à rafraichir : fleurs cultivées (roses, tulipes, œillets,…) mais aussi fleurs des champs (primevères, coquelicots, boutons d’or,…). De même, dans le domaine vestimentaire, avec cet Ensemble d’été composé d’un caraco à basque et d’une jupe en toile de lin brodé de fleurs. Ici des pensées. Là, une Robe à l’anglaise en pékin de soie broché où alternent des rayures roses et de fines rayures vertes en zigzag et fleurs en bouquets.

La sixième pièce a pour thème la mesure du temps. « Le XVIIIème siècle fait de l’horlogerie civile et domestique un bien de consommation désirable, qui, par sa prolifération au sein de foyers aisés, témoigne de l’intériorisation accrue de l’heure par les individus. (…) La nouveauté réside surtout dans l’omniprésence de ces objets pour lesquels des sommes considérables d’acquisition et d’entretien sont mobilisées. Posséder des pendules vous pose en effet socialement : des emplacements de choix leur sont donc réservés, par exemple sur les cheminées » (catalogue). Néanmoins ces pendules sont absentes des chambres des domestiques (leur ponctualité n’est pas essentielle mais une réponse rapide à la sollicitation de leurs maîtres est la norme) ou des pièces de service (le temps de cuisson d’un plat se mesure au doigt ou au couteau !). Sont exposés un Cartel sur console murale (années 1727/30)… une Pendule à poser (année 1745/49) en bronze ciselé et doré ayant pour thème « Le Temps prêt à trancher le fil de la vie » : le Temps, vieillard chenu, domine le cadran, la faux dans sa main gauche, tirant de la droite un drapé qui dévoile les putti retenant l’horloge ; dans le bas, une sphère terrestre. Datée de 1795, une Horloge à poser à heures décimales et duodécimales, jours de la semaine et de la décade, quantièmes et phases de la lune de l’horloger Philippe Jacques Corniquet et de l’émailleur C. Merlet : mécanisme complexe sous la forme d’un portique antique (voir catalogue, « remettre les pendules à l’heure » pour les explications du mécanisme).

Philippe Jacques Corniquet horloger et C. Merlet, émailleur, Horloge à poser à heures décimales et duodécimales, jours de la semaine et de la décade, quantièmes et phases de la lune ; Paris vers 1795 ; bronze ciselé et doré, émail, laiton, verre ; H 51 x L 29,5 cm ; inscription sur le cadran : Corniquet// faubourg Honoré et C. Merlet ; don Jules Maurice Audéoud, 1885 ; inv. 3130 © Bruno Maury

Une curiosité, un chef d’œuvre : un Tableau mécanique (huile sur tôle de fer, cadre en bois doré et émail, 1739) de l’horloger (machiniste versaillais) Desmares et du peintre Nicolas Spayement (actif 1695-1739). Sur la bordure, trois cadrans précisent « les jours de la semaine et le quantième du mois de part et d’autre d’une horloge, tandis que deux cartouches dans les angles inférieurs indiquent les mois de l’année 1740 à 1751 » (Sophie Motsch, catalogue). Sur le tableau, plusieurs dizaines de personnages s’agitent. Ces tailleurs de pierre, blanchisseuses, pêcheurs ou scieurs,… se déplacent au moyen d’une chaîne sans fin sur laquelle ils sont maintenus. « Un mécanisme complexe d’horlogerie, fait d’engrenages, de bielles et de leviers » (ibidem). A noter que cet ensemble est mû par un ressort moteur et que ce dernier se remonte à l’aide d’une clef. Cette préhension du temps se complète par l’exposition de divers calendriers, sortes d’almanachs, qui se « déclinent en carnets ou feuillets dépliants » (catalogue) rassemblant cycle des saisons, horoscopes ou encore dates mémorables.

Une journée découpée en trois parties

Le matin, l’après-dîner et le soir. Ainsi du lever au coucher, la journée s’égrène. Nous sommes invités à découvrir le quotidien et l’intimité des maîtres de maison. Car si mention est faite des enfants et des domestiques, leur apparition est furtive.

Nota. L’avant-dîner, au XVIIIe siècle, correspond à la matinée ainsi qu’au début de l’après-midi, le « dîner » (notre déjeuner) étant pris entre 14 et 16 heures. Le souper (notre dîner) se prend tardivement, parfois après l’opéra ou le théâtre ; il constitue souvent un moment privilégié de la vie en société où les mondanités ne sont pas exemptes.

Dans son intérieur, cette demeure oublie le grand apparat si cher au XVIIème siècle au profit d’espaces privilégiant confort et intimité. Si les pièces en enfilades sont encore à l’ordre du jour, elles sont distribuées en deux rangées, de part et d’autre d’un couloir, les unes donnant sur la cour, les autres sur le jardin. Et elles ont désormais une fonction déterminée. En parallèle, se crée un mobilier spécifique plus pratique, plus confortable, plus esthétique.

Nous quittons la rue pour pénétrer dans la maison. Plus précisément dans le vestibule. Un espace de passage importé d’Italie au milieu du siècle. Un endroit où des valets en livrée nous accueillent. Espace tout en sobriété : murs et sol de pierre… absence de rideaux sur les baies vitrées… plafond exempt de peintures… parfois un poêle de faïence… mobilier réduit à quelques banquettes, à des consoles permettant de poser des lanternes dont les domestiques se servent à l’aube ou à la nuit tombante. Sont exposées une Table d’applique en console de chêne sculpté et marbre rouge, une Lanterne portative en bronze doré et ciselé, équipée de vitres protectrices. Egalement une Lanterne pliante en nacre, argent et papier. Ce vestibule et l’escalier qui lui fait suite desservent les appartements. Chacun de ceux-ci comprennent une antichambre, une chambre et un cabinet. Peu à peu vont s’y ajouter plusieurs pièces plus spécialisées.

7h15. Le matin. La chambre et ses dépendances.

Les domestiques se lèvent avant la fin de la nuit. Puis la maison s’éveille doucement. C’est peu après 7 heures que Madame et Monsieur se réveillent. Un domestique ouvre les rideaux du lit. Ce lit autour duquel s’ordonne la chambre. Sa disposition « se répartit entre lit de bout, dont le chevet principal est parallèle au mur et le lit de travers, au moins à deux chevets, ceux-ci étant perpendiculaires au mur » (catalogue). Est exposé ici le premier modèle sur lequel sont disposés le linge de nuit ainsi qu’une bassinoire pour réchauffer les draps. A côté, un Meuble d’en-cas ! Une table discrète destinée à recevoir un bouillon, une viande froide, un fruit mais aussi un bougeoir. Egalement une Table chiffonnière où il est possible de ranger son nécessaire de couture, sa correspondance.

Vue de la chambre (lit, bassinoire sur celui-ci, meuble à en-cas à côté et bourdaloue par terre) © Bruno Maury

Voici le moment du premier repas – bouillon, café, chocolat – tandis que les valets et femmes de chambre s’activent. Lever qui correspond à un temps de convivialité. Car la chambre est aussi un lieu de représentation : amis, fournisseurs (dont la modiste !) sont alors reçus. Tout comme le secrétaire et le confesseur (plus volontiers appelé directeur de conscience).

Puis celui de la toilette. Cette dernière reste en grande partie sèche. L’usage de l’eau se limite à l’aiguière et sa cuvette pour le visage et les mains. Un large bassin pour les pieds et au bidet pour les parties intimes. Mais s’habiller est un rituel qui peut prendre des heures. Il convient alors d’être coiffé. Le perruquier s’occupe de la coiffure féminine : la perruque exposée, en crin de cheval, est laissée au naturel. Tout comme la perruque masculine. Toutes deux sont cousues sur une calotte en filet de coton. Ces perruques sont posées sur une boule (ici en faïence à décor fleuri) et poudrées à l’aide d’un poudroir à soufflet en cuir et bois (voir le chapitre « Le gangs des postiches », catalogue). Monsieur est rasé. Madame est poudrée et fardée (n’oublions pas la pose savante des mouches !). Bien sûr parfumée. C’est alors que le valet pour l’un, la femme de chambre pour l’autre apportent les vêtements conservés dans la garde-robe. Les sous-vêtements, les chemises, servent d’intermédiaire entre la peau et le vêtement de dessus. Et, pour les dames, façonnent la silhouette.

Accessoire de luxe indispensable : la montre, souvent assortie à la tenue masculine. Suspendue à la taille féminine par une châtelaine se composant des plusieurs plaques en émail peint et plusieurs chaînettes où sont attachées la clef de la montre ainsi que diverses breloques (petit flacon, ciseau,…).

Focus sur les pièces de mobilier et les objets évoquant une « salle de bain ». Bien sûr une aiguière et son bassin. Une boîte à éponge sphérique dont le couvercle est percé afin d’éviter les moisissures et son pendant, la boîte à savon. Un plat à barbe en porcelaine. Divers flacons de parfum mais aussi des pots à fard ou à pommade en faïence à décor floral. Une surprenante « baignoire d’yeux » pour réhydrater et apaiser ceux-ci à l’aide de décoctions de plantes. Une boîte à mouches, ces dernières ayant pour but de rehausser la blancheur du teint féminin tout en… composent l’alphabet d’un langage amoureux selon leur emplacement sur le visage ou le décolleté. Objets posés sur une table de toilette en forme de cœur ou une coiffeuse. Sans oublier le fauteuil à coiffer « dont le dossier plus bas que d’ordinaire et échancré, facilite le coiffage des longs cheveux » (catalogue). Ici il est en hêtre sculpté et garniture de canne (rotin tressé issu de la canne du palmier ce qui en facilite l’entretien).

Fauteuil à coiffer, vers 1775 ; hêtre sculpté et garniture de canne ; H 92 x L60 x Pr 38,5 cm ; don Éric et Chantal Ehrsam, 2022 ; inv.2022.21.2 © Bruno Maury

Dans un domaine plus intime, le bidet est généralement dissimulé dans la garde-robe et utilisé aussi bien par la gente féminine que masculine ! « Le dossier doublé de cuir est ici surmonté d’une manchette, également en cuir, formant accoudoir qui dissimule un casier à trois compartiments où ranger éponge et flacons à parfum » (catalogue). Sans oublier la « chaise des affaires » aussi appelée « chaise des aisances », rangée elle aussi dans la garde-robe. Une curiosité posée sur le sol non loin du lit : un bourdaloue en porcelaine tendre. Cet objet doit son nom à l’abbé Louis Bourdaloue (1632-1704), prédicateur sous le règne de Louis XIV (1638-1715) connu pour la qualité et la longueur de ses sermons. Les dames ne voulant rien perdre de ceux-ci, utilisaient un petit pot de forme ovale et oblong, munis d’une anse à une extrémité. Ses bords rentrés s’adaptant à l’anatomie féminine, elles pouvaient le passer discrètement sous leur jupe, l’utilisant soit debout soit accroupie et ainsi soulager une envie pressante !

10h15. L’avant-dîner. Le cabinet ou la bibliothèque de Monsieur

La journée commence, pour Monsieur, généralement dans la bibliothèque. Il y gère ses comptes, s’occupe de sa correspondance. Répond, le cas échéant, aux obligations de ses charges officielles. Ou cultive son goût pour les sciences, la philosophie ou les arts. Il s’agit là d’un espace plus personnel. Il s’y réfugie simplement vêtu d’une robe de chambre. Telle celle exposée en satin de soie rose à doublure de taffetas vert. La perruque est remisée au profit d’un bonnet (taffetas de soie brodée, la doublure étant en toile de lin). A ses pieds, une paire de souliers d’intérieur en soie et peau fine, à semelle de cuir.

Bonnet d’intérieur ; France, première moitié du XVIIIème siècle ; taffetas de soie brodée, doublure en toile de lin ; H 21 x L 24 cm ; don de Jean Bloch, 1933 ; inv.28930
Robe de chambre ; France, vers 1760 ; damas de soie, doublure en peau taffetas ; L 137 x I (carrure) 37 cm ; achat, 1997, inv.997.1.4.1 © Bruno Maury

Dans cette bibliothèque, il reçoit de façon plus informelle. Prépare son tabac à priser qu’il offrira à ses visiteurs. Côté mobilier, nous trouvons un fauteuil de bureau à dossier bas et enveloppant, ici à garniture de maroquin (cuir fin et résistant issu de la peau de chèvre ou de chevreau) vert. Un secrétaire à abattant, en acajou, où il est possible de « serrer ses papiers à l’abri des regards indiscrets » (catalogue). Ou un secrétaire à cylindre. Pêle-mêle divers objets. Une écritoire-portative réunissant un godet à encre, une saupoudreuse (la poudre de bois qui se déverse par les trous du couvercle permet d’absorber l’excès d’encre), un casier permettant de ranger les plumes d’oie (voir le chapitre intitulé « prête-moi ta plume » concernant le savoir-vivre épistolaire, catalogue). Parfois deux bobèches permettant de fixer les bougies. Ou ce flambeau-encrier en bronze ciselé : un écran permet alors de protéger ses yeux de la flamme de la bougie ! Un étui de cire à cacheter… une râpe à tabac et sa tabatière. Sans oublier les bésicles et leur étui. Ou ce chauffage d’appoint, la chaufferette : celle exposée prend « la forme d’un poêle à l’intérieur de laquelle était sans doute insérée une brique préalablement rougie » (Emmanuel Sarméro, catalogue).

Secrétaire à abattant contenant trois godets d’écritoire, Jean-François Leleu ; Paris vers 1785 ; bâti en chêne et résineux, placage d’acajou, bronze doré, marbre, cuir, laiton ; H 139 x L 81,5 x Pr 44 cm ; don André Jacquart en souvenir de son frère Pierre Jacquart, 2009 ; inv.2009.87.5 © Bruno Maury

16h15. L’après-dîner. Le boudoir de Madame

Nous entrons dans la dixième pièce. Le second repas de la journée est terminé. Madame a décidé de ne pas sortir, de ne pas tenir salon. Elle se retire dans une pièce bien à elle, à proximité de la chambre à coucher : le boudoir. Assise sur un lit de repos ou ottomane, elle peut s’adonner à la lecture. Ou à l’écriture, assise à son secrétaire à gradins, appelé « bonheur du jour ». Admirons le raffinement de celui qui est présenté. Une petite table de forme rectangulaire reposant sur des pieds fins. Trois tiroirs sous le gradin (partie supérieure) permettant de ranger des lettres ou des objets précieux. Dix-sept plaques de porcelaine le décorent (fleurs sur fond blanc et bordées de vert orné de fleurettes en or). Des petites tables volantes (aisément déplaçables), qui permettent aux domestiques d’apporter les accessoires nécessaires aux occupations de Madame, que ce soit lecture, couture, dessin, jeu ou autres. Sans oublier le moment de la collation. Celle exposée appelée table en cabaret possède un plateau à large bord, plateau en porcelaine de Sèvre permettant de poser une boisson chaude : thé, café ou encore chocolat prit dans de précieux services. Et bien sûr le flacon à sels : petit accessoire souvent façonné en cristal taillé contenant des sels d’ammoniac (appelé également sels de pâmoison) pour la réveiller en cas de vertige. Il est parfois porté autour du cou.

Vue du boudoir (secrétaire à gradins au 1er plan, ottomane, table volante,…) © Bruno Maury

18h. L’oratoire

La religion est omniprésente dans la France du XVIIIème siècle. La religion catholique est celle du roi et rythme la vie de chacun. Obligation d’assister à la messe. Participation aux diverses célébrations de l’année liturgique. Sans oublier la prière quotidienne selon les règles édictées par l’Eglise. La foi demeure centrale et cela malgré la progression des idées philosophiques. Le directeur de conscience rend régulièrement visite à la famille en tant que guide spirituel et se charge généralement de l’éducation des garçons.

Malgré la présence d’un oratoire privé, il est habituel de se recueillir, de faire ses dévotions dans sa chambre notamment après le lever mais également au coucher. Divers objets concourent à ce temps de recueillement. Un bénitier de chevet (ici avec le baptême du Christ) suspendu au-dessus de la tête du lit ou à la paroi de l’alcôve. Un prie-Dieu sur lequel on s’agenouille face à un crucifix (généralement en ivoire). « Pour plus de confort, on tire (du prie-Dieu) un large « carreau » autrement dit un coussin, dissimulé dans le tiroir faisant socle, sur lequel, une fois déployé, on le dispose. Le plan incliné qui, rabattu, révèle un secrétaire à gradins, permet de poser ses coudes. (Il) abrite, derrière les deux vantaux de sa partie centrale, un bas d’armoire où ranger ses affaires » (catalogue). Bref un meuble « tout-en-un » ainsi que le définit Ariane James-Sarazin. Et d’ajouter qu’il s’agit là d’un de ces « meubles multifonctionnels que les ébénistes du XVIIIème siècle s’ingénient à inventer ». Le prie-Dieu exposé offre à notre regard une très riche marqueterie florale. Est exposée une « croix à la dévote » d’origine normande, faite de perles fines, de grenat et d’or. Légèreté et raffinement.

De petits tableaux-reliquaires de papier roulé (on parle aussi de « dévotes images ») trouvent généralement leur place près de la table de chevet. Voire sur le mur à proximité du prie-Dieu. Celui qui est exposé présente un « réseau dense de papiers roulés formant deux généreuses guirlandes, deux spectaculaires paniers débordant de fleurs et de nombreux autres motifs tout aussi habilement réalisés. Il vient glorifier le médaillon central portant la représentation, peinte à la gouache, de la Vierge tendant une branche de rosier à l’Enfant (…) Dans les rares espaces laissés vides figurent neuf fragments d’os de saints et de saintes (…) » (Denis Bruna, catalogue). Sur le revers du tableau, quatre « authentiques » ou cachets de cire d’un évêché pour attester de l’authenticité des restes saints. Autre objet de piété présenté ici : un Portrait de la Sainte Vierge, plus ancien datant de 1670. Chaque foyer catholique se doit de posséder une image mariale. Ce portrait a la particularité d’être une marqueterie de paille faite de délicats motifs floraux collés sur un fond sombre. Fond sombre qui fait ressortir la douceur des tonalités du portrait en prière de la Vierge.

Vue de l’oratoire © Bruno Maury

21h15. Le dîner et le souper. La salle à manger

Nous l’avons dit le dîner a lieu entre 14h et 16h. Le souper, plus tardif, se tient en soirée. Petit rappel concernant l’expression « dresser une table ». A l’origine, une planche était posée sur des tréteaux puis recouverte d’une toile en guise de nappe. Expression qui désigne par la suite les pièces de la vaisselle disposées sur la table pour le repas. Désormais, la salle à manger se sédentarise et devient une pièce spécialisée pour la prise des repas. Petit à petit, le dîner se prend seul. Le souper, servi plus tardivement (entre 21h et 23h), devient l’occasion de réunir des invités autour de soi.

Avant de s’attabler, il convient de se laver les mains à la fontaine murale. Une pratique que la bienséance recommande. Chaque convive dispose de son assiette et de ses couverts (généralement en argent) placés devant lui, sur une nappe (véritable objet de luxe) bien blanche qui arbore « les plis de la presse à linge » (Hélène Renaudin, catalogue). Par contre, le verre est disposé dans un rafraîchissoir (parfois à roulettes) et rempli à la demande par un domestique puis rendu à ce dernier après avoir été bu. Un exemple de rafraîchissoir est exposé avec des étiquettes de vin en porcelaine dure. Etiquette à laquelle est attachée une chaîne en laiton permettant de l’accrocher au col de la bouteille.

Vue de la table dressée, rafraichissoir, centre de table,… © Bruno Maury

Le service dit « à la française » se décline en plusieurs services : les entrées (hors d’œuvre, potages ou terrines), puis les viandes et poissons en sauce. Ensuite, les grands entremets. Les tourtes et légumes précédant les desserts (fromages frais, glaces, compotes, fruits). L’ensemble des plats est désormais disposé en même temps sur la table. De nouveaux ustensiles permettent le service des aliments, « car il n’est plus question de se servir avec ses propres couverts dans les plats disposés autour de soi » (Aurélien Mathé, catalogue). Au milieu de la table, un élément de décor, une pièce extraordinaire dont les convives peuvent admirer les détails et qui permet, à l’occasion, d’alimenter la conversation : le surtout de table (ici avec un jardin imaginaire).

23h 15. La soirée. Le salon de compagnie et le petit salon

Le souper achevé, place est laissée aux plaisirs mondains : conversation, musique, jeux. Les plaisirs procurés par la conversation nécessitent d’être installé confortablement. D’où la multiplication des formes de sièges. « Les dossiers sont tantôt «à la reine » c’est-à-dire droits, tantôt « en cabriolet », autrement dit incurvés » (catalogue). Les formes s’adaptent au corps et, bien sûr, à la tenue vestimentaire afin de ne pas froisser cette dernière ! La bergère devient une chaise longue, appelée « duchesse », lorsqu’il est possible d’allonger les jambes. Trapue et enveloppante elle se dote de roulettes pour plus de praticité. Elle est dite « brisée » lorsqu’elle est composée de plusieurs parties telle celle présentée, recouverte de damas rose. Le canapé peut, lui, accueillir plusieurs personnes. Sans oublier le tabouret qui permet à l’occasion d’y reposer ses pieds !

Un petit concert de musique de chambre s’improvise. Harpe et clavecin, violon et guitare, flûte traversière. Ces deux derniers étant des instruments de salon par excellence. Plusieurs instruments sont exposés dont une somptueuse harpe des facteurs Sébastien Renault et François Chatelain, datant de 1786. Un instrument raffiné quant à son ornementation ! Une « table d’harmonie au décor d’arabesques et à la crosse somptueusement sculptée d’un terme féminin à la corbeille de fleurs » (catalogue). Les mélodies italiennes font florès tout comme les arrangements des grands airs d’opéra. Le concert achevé, les invités font assaut d’esprit en conversant. Politique, littérature, nouveautés artistiques et/ou scientifiques permettent de briller. Chacun fait alors assaut d’esprit !

Mais très vite les tables de jeux offrent un attrait insoupçonné. L’atmosphère se fait alors plus intime, plus feutrée. Le jeu, une véritable passion ! Le jeu se vit intensément puisque si on mise, on séduit également et… parfois on triche ! Jeux de société et jeux de hasard. Ces derniers étant particulièrement prisés. Bon nombre s’inspirent du principe de la loterie, tel le jeu de cavagnole : « les joueurs se voient proposer des cartons avec des numéros inscrits. Un maître du jeu tire d’un sac une boule portant un numéro et le joueur qui possède un carton avec ce numéro remporte la mise des autres participants » (Loris Hammache, catalogue). Un jeu voisin du loto. Sont exposés le coffret en acajou renfermant les pièces du jeu, les cartes en carton imprimées, le sac de soie verte avec un fermoir en ivoire. Ce fermoir (une innovation de l’époque) permet d’éviter toute triche ! En témoigne cette bague dite « bague de tricheur » dont la taille interroge puisque le chaton mesure 3,5 cm de haut pour 1,2 cm de large. Côté mobilier, la « voyeuse » permet de regarder par-dessus l’épaule du joueur et de suivre la partie en cours. Tout en conversant. Il s’agit d’un siège rembourré où l’on s’assied à califourchon (parfois à genoux), le buste étant tourné vers le dossier où l’on pose ses bras pour être confortablement installé. Parfois Madame surveille ainsi son époux (qui joue gros) pour qu’il ne risque pas leur fortune !

Les jeux de cartes sont nombreux et nous les retrouvons même peints sur les assiettes ! « On ne joue pas seulement avec les cartes mais aussi, et surtout, avec les mots (…) Le jeu de cartes, loin d’être anecdotique, cristallise l’esprit du siècle en imposant aux joueurs une retenue qu’ils poussent jusqu’à sa limite » explique Louis Dayot (catalogue). Les joueurs peuvent négocier une liaison amoureuse sans jamais la nommer… séduction oblige !

Jeu d’échecs avec des pièces, en plomb, peintes et un coffret en bois marqueté. A noter qu’ici le roi et la reine sont vêtus d’un costume impérial germanique indiquant par là qu’il a été fabriqué à Nuremberg (Allemagne). Une table de trictrac qui possède une paire de bougeoirs fixés sur les petits côtés de la table : il est donc possible de poursuivre et terminer sa partie une fois la nuit tombée ! Autre curiosité : le dé polyédrique, en ivoire, numéroté en chiffres arabes et romains, de 1 à 31. Ou la boule à jouer avec des chiffres noirs et des illustrations gravées en creux, numérotée de 1 à 13.

Vue du salon de compagnie avec divers jeux de société © Bruno Maury

La journée s’achève. Il n’est pas loin de 1h passée. Il est maintenant temps de se coucher ! Et d’achever notre visite ! Et celle-ci se termine devant un tableau attribué à Hugues Taraval (1729-1785), Le Sommeil (vers 1779). Tableau entouré de lourds rideaux de velours rouge. Une femme endormie « allongée sur une banquette à l’antique (…) sous une lueur dorée qui tombe du dais » de velours (catalogue). Cela, dans le plus simple appareil ! Une scène sensuelle qui évoque à la fois l’intimité et la volupté. Mais ne revêt probablement pas la réalité ! Avant de se coucher, Madame fait brosser longuement sa chevelure qu’elle protégera avec un bonnet dit « dormeuse » et Monsieur enfile son bonnet de nuit. Bien évidemment après un nettoyage du visage. Et chacun enfile une chemise de nuit blanche. Une veilleuse diffuse une pâle lueur et une collation est laissée sur le meuble d’en-cas. Il est temps de dormir !

Hugues Taraval : Le Sommeil, Paris vers 1779 ; huile sur toile ; H 70 x L 90 cm ; legs du comte Moïse de Camodo, 1936, inv. CAM 704 © Bruno Maury

Notre voyage dans le temps prend fin. Lorsque Frédéric Granier du magazine GEO Histoire demande (interview de mars 2026) à Sophie Motsch, pourquoi ce choix de l’année 1780 pour mettre en scène cette exposition, elle lui répond : «: Parce que c’est un moment d’équilibre. Une dizaine d’années avant la Révolution, c’est une période d’effervescence intellectuelle, de prospérité et de recherche du plaisir. Comme l’écrit Talleyrand, « Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre  ». C’est aussi une époque charnière, marquée par une modernisation de la maison : éclairage, chauffage, accès à l’eau, nouveaux meubles plus confortables. »

Le narratif de l’exposition concourt à nous faire connaître cet art de vivre à la française. Bien sûr, privilège d’une élite ! Chaque pièce est associée à un moment précis de l’emploi du temps de cette élite. Chaque pièce est reconstituée avec un grand luxe d’objets que nous avons, parfois, peine à voir tant ils sont nombreux ! Plus de 500. Une débauche d’accessoires !

Une déambulation comme lors d’une promenade où les allers-retours sont même permis. Un parcours immersif où nos sens sont en éveil. L’ouïe. La musicologue Mylène Pardoen (croisée lors de l’exposition consacrée aux Visiteurs de Versailles, 2018) reproduit les ambiances sonores, du vacarme de la rue au calme du jardin. L’horloge qui sonne. Le nez. Chaque pièce ayant une odeur appropriée, des effluves de crottin aux pots-pourris, voire les émanations des bougies de cire qui se consument. La vue. Progression et diminution de la luminosité tout au long de la journée… utilisation d’un voile noir transparent en lieu et place des vitres habituelles. Le goût. Avec des aliments en trompe-l’œil d’Héléna Guy Lhomme, telle cette madeleine entamée dans une coupelle posée sur une table volante.

Au demeurant une exposition ouverte à tous. Même aux jeunes publics auxquels sont destinés les cartels (français et anglais) : « Enquête sur les traces de Filou ». Ils suivent Lison, la fille de la femme de chambre afin d’élucider la disparition mystérieuse du chien de Madame.

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