Une œuvre à l’intensité psychologique redoutable
Lors de la création à Londres en 1733, Haendel est en difficulté du fait du succès grandissant de la compagnie rivale (Opera of the Nobility) qui vient d’être créée. La distribution repose sur les artistes d’exception qui sont encore auprès de Haendel, notamment Senesino et Anna Strada.
La création ne dépassera pas les dix représentations avant que l’œuvre sombre dans l’oubli pour près de deux siècles, jusqu’à la représentation à Halle en 1922. Depuis le milieu du XXe siècle, Orlando est régulièrement programmé.
L’intrigue repose sur un triangle amoureux qui conduit le héros à la folie, avant le nécessaire lieto fine. Orlando, chevalier de Charlemagne, aime Angelica, qui aime le beau Medoro. La bergère Dorinda aime également Medoro, tandis que le magicien Zoroastro tente de ramener Orlando à la raison. Blessé par la jalousie, Orlando sombre progressivement dans le délire et la violence avant de revenir à la raison.
La partition respecte strictement les codes de l’opéra séria : alternance de récitatifs et d’airs sous la forme (A-B-A’), importance de l’aria da capo et virtuosité vocale. Mais elle dépasse les conventions de l’opéra séria par une intensité psychologique inhabituelle qui constitue la grande difficulté de l’ouvrage. Autre innovation, la représentation de la folie causée par le désespoir amoureux, rare dans l’opéra séria mais qui deviendra au siècle suivant la marque des grands opéras romantiques.
Dans la fosse, Jean-Christophe Spinosi relève ce pari de l’intensité dramatique avec panache. Il a réussi à faire entrer l’Orchestre philharmonique de Nice, formation moderne, dans l’esthétique baroque, aidé en cela par le très beau continuo de l’Ensemble Matheus, en soutien. Jouant avec beaucoup de bonheur avec la partition de Haendel qu’il dépouille parfois presque jusqu’à l’os et à laquelle il surajoute à d’autres moments des effets surprenants (sirènes, dissonances…), il maintient une tension permanente et illustre impeccablement la violence des sentiments et les couleurs qu’il imprime à l’orchestre soutiennent la démence d’Orlando.
La mise en scène de Mariame Clément est également une très belle réussite. Elle construit un va et vient permanent entre réalité et visions fantasmées d’Orlando dans lesquelles nous sommes embarqués tout au long de l’œuvre. Le propos se déroule sans difficultés, avec une forte cohérence et cette transposition est une réelle réussite qui redonne toute sa profondeur et son caractère incisif à l’ouvrage, tout en respectant le livret et en évitant les contresens. Ceci est suffisamment rare dans les transpositions pour mériter d’être salué. A ceci s’ajoute une direction d’acteurs ciselée et très attentive, qui, certes, ne ménage pas les chanteurs mais les conduit à se dépasser dans l’incarnation de leurs personnages.
A commencer par l’incandescent Orlando de Rémy Brès-Feuillet qui se coule dans cette lecture scénique avec un plaisir évident. Très bel acteur, c’est aussi un interprète exceptionnel d’Orlando. Après son premier air (Immagini funeste – Non fu già men forte Alcide) un peu tendu et accompagné par un orchestre un peu mécanique (effet « première » ?), il délivre un Fammi combattere impeccable malgré une mise en scène très exigeante. La voix est ronde, ample, ambrée, superbement projetée. Rémy Brès-Feuillet est saisissant et bouleversant dans la grande et célèbre scène de folie qui clôt le deuxième acte. Il y représente le désordre mental d’Orlando avec un indéniable talent soignant une incarnation tant musicale que théâtrale du personnage. Timbre superbe et remarquable homogénéité des registres, on tient là un grand Orlando !
L’Angélique de Marie Lys est également superbement présente et son Chi possessore è del mio core est tout simplement merveilleux. La voix est ample, l’aigu rayonnant, le timbre très séduisant. La voix est d’une très grande maturité et la technique virtuose d’une solidité qui semble à toute épreuve, au service d’un sens inné du théâtre.
Le timbre plus vert et la technique moins assurée de Emilie Rose Bry donne au personnage de Dorinda (bergère devenue ici barmaid) ce qu’il faut de fragilité et d’incertitude. Un rôle joliment distribué et des qualités très prometteuses, notamment dans son aria di paragone parfaitement exécuté.
J’ai été moins convaincu par le Médor de Fernando Escalona dont le timbre s’engorge quelquefois et qui, malgré un joli timbre et une très belle puissance vocale, abuse un peu des résonateurs et semble en retrait techniquement par rapport à ses partenaires. Il faut néanmoins reconnaître qu’il tire son épingle du jeu dans un Verdi prati un peu scolaire mais joliment exécuté et dans un personnage peu séduisant au plan théâtral et qui a manifestement moins bénéficié des attentions de la mise en scène.
Joan Martin-Royo est un superbe baryton mais son registre bas est insuffisamment sonore pour Zoroastre, écrit pour un baryton-basse/basse. En dépit de ses limites naturelles, il varie les effets avec beaucoup de souplesse et d’efficacité, incarnant avec aisance les différentes dimensions données au rôle par la mise en scène : mage, pilote, psychiatre…
Le public de l’Opéra de Nice a fait un beau succès à cette très intéressante production et à ses excellents chanteurs-acteurs très engagés dans ce projet.

