Une vénitienne à Paris – William Shelton

Portrait d’une femme libre

« Je veux montrer au monde, autant que je le peux dans cette profession de musicienne, l’erreur que commettent les hommes en pensant qu’eux seuls possèdent les dons d’intelligence et que de tels dons ne sont jamais donnés aux femmes ». Ainsi s’exprimait Maddalena Casulana dans la préface de son premier livre de madrigaux dédié à la duchesse de Toscane Isabelle de Médicis. Et cette dédicace revêt une importance toute particulière dans l’histoire de la musique, car elle dénonce un état de fait totalement avéré… Compositrice, luthiste et chanteuse, Maddalena Casulana est la toute première femme dans l’histoire de la musique à publier un recueil entier de ses œuvres musicales en 1568 à Venise. Dans le sillage de cette compositrice, au siècle suivant, naît vers 1643 à Venise, Antonia, fille du médecin Giacomo Padoani. Dans cette ville qui tisse de longue date des liens profonds avec la musique, elle reçoit l’enseignement du grand maître de l’opéra vénitien Francesco Cavalli, qui eut aussi pour élève une certaine Barbara Strozzi et fut lui même l’élève et le successeur de Claudio Monteverdi. Âgée de quatorze ans, elle chante accompagnée du guitariste et compositeur Francesco Corbetta, considéré comme le plus grand guitariste de son temps et qui sera plus tard chargé d’enseigner la guitare au roi Louis XIV. Mais son horizon va s’assombrir en 1659 lorsqu’elle se marie à un noble vénitien du nom de Lorenzo Bembo dont elle aura trois enfants. Antonia Bembo va peu à peu subir la maltraitance puis la violence de la part de son époux, la conduisant à demander le divorce qui lui sera refusé par les autorités religieuses de l’époque. Elle va alors prendre une décision radicale en organisant sa fuite de Venise, ce qui constitue à l’époque un acte de rébellion. En premier lieu, elle envoie des deux fils vivre avec des proches dans la ville, tandis que sa fille est confiée à un couvent de Murano. Le guitariste Francesco Corbetta va selon toute vraisemblance jouer un rôle décisif dans sa fuite (bien que ce ne soit pas documenté), et il demeure très probable qu’il se serait chargé lui même de l’accompagner à Paris. Elle quitte donc définitivement sa ville natale de Venise, ses enfants qu’elle ne reverra jamais, ses racines, sa langue, pour gagner Paris en 1676.

Elle va alors découvrir un monde musical très différent, celui de la cour du Roi Soleil dans laquelle règne sans partage le tout-puissant surintendant de la musique du roi. Antonia Bembo va être introduite à la Cour et chanter devant Louis XIV en personne, lequel va lui offrir sa protection. Séduit par la voix chaude et expressive, très différente du style de voix français de l’époque au caractère plus mesuré, il va même lui accorder une pension, ce qui constitue un geste exceptionnel envers une étrangère, et pour une femme de surcroît ! C’est dans un premier temps dans la communauté religieuse de Notre Dame de la Bonne Nouvelle qu’elle est accueillie, et c’est là qu’elle va composer en 1701 son œuvre majeure, les Produzioni Armoniche (Les Productions Harmoniques), un recueil dédié au Roi réunissant cantates, airs de cour, et des psaumes mis en musique sur des textes en français. Dans sa dédicace à « Luigi XIIII il grande Re di Francia et di Navarra » elle remercie très sincèrement le roi de lui avoir offert sa protection après avoir quitté famille, amis et racines, et témoigne de sa « profonde gratitude… et je supplie humblement de les accepter avec sa bienveillance royale habituelle et avec ma plus profonde vénération ». Elle sera par la suite admise à s’installer à la Maison Royale de Saint-Louis à Saint-Cyr, une institution fondée par Françoise de Maintenon pour éduquer les jeunes filles nobles sans fortune où elle continuera à composer et enseigner ; elle écrira notamment un opéra Ercole Amante (Hercule amoureux) intégré au répertoire de l’Opéra de Paris en 2026 (voir le compte-rendu). Enfin, elle décédera à Paris la même année que son royal protecteur, en 1715, et son œuvre tombera rapidement dans l’oubli.

C’est cette histoire touchante de la destinée incroyable d’une femme résolument libre qui a inspiré le jeune contre-ténor franco-britannique William Shelton (voir son site). « J’ai découvert l’existence d’Antonia Bembo en 2022, à travers la biographie que lui a consacrée Claire Fontijn, explique-t-il, la première pièce de Bembo que j’ai écouté, Abbi pieta di me, m’a bouleversé. J’ai su plus tard que cet air avait scellé son destin ». Lauréat de plusieurs concours internationaux prestigieux, étoile montante de la scène baroque, il a choisi pour son tout premier enregistrement de consacrer un portrait musical à cette femme exceptionnelle. Ainsi, fait-il revivre cette compositrice unique en son genre à travers celles et ceux qui l’ont côtoyée, inspirée et accompagnée durant sa carrière musicale, tout en rendant justice à ces femmes qui composèrent de la musique et furent victimes de cette absence de reconnaissance dans un monde presqu’exclusivement masculin. A ses côtés pour l’accompagner dans ce projet original, on retrouve la violiste Salomé Gasselin et le luthiste, guitariste et théorbiste Léo Brunet.

Le programme débute tout naturellement sur un madrigal de Maddalena Casulana à quatre voix, adapté à une seule voix (les autres voix étant restituées par le luth et la viole) tiré du Secondo libro de madrigali a quattro voci publié en 1570. Certes, il s’agit d’une compositrice de la Renaissance, mais William Shelton a jugé pertinent de l’inclure, s’agissant de la première femme dont la musique avait été éditée. En outre, elle était elle aussi vénitienne, et les textes de ses madrigaux ne sont pas sans rappeler les péripéties de l’existence d’Antonia Bembo, enfin, on ne peut pas exclure qu’elle ait été pour elle une source d’inspiration. Il est utile de rappeler que le madrigal fût la plus importante forme de musique profane de la Renaissance qui atteint son apogée dans la seconde moitié du XVIe siècle avec Carlo Gesualdo notamment. Cette belle entrée en matière dont le texte constitue une invocation face à la puissance de l’amour permet d’emblée d’apprécier la pureté du timbre de la voix de William Shelton qui met lumière les harmonies audacieuses de la compositrice. Trois autres madrigaux extraits du même opus figurent dans le programme. Parmi ceux-ci Il vostro dipartir sur un texte anonyme en italien évoque la douleur de la séparation et l’espoir incertain de revoir l’être aimé illustrant à merveille sa maîtrise du style dramatique.

Barbara Strozzi est aujourd’hui reconnue comme l’une des pionnières féminines de la musique baroque, et assurément l’une de ses figures majeures. Elle a composé principalement des arias, des cantates et des ariettes le plus souvent centrées sur le thème de l’amour. Femme libre et indépendante, elle était mère célibataire de quatre enfants, une situation qui n’était pas spécialement bien vue dans la société vénitienne très conservatrice ou les femmes non mariées, de surcroît mères de famille, étaient stigmatisées. Viscéralement indépendante, elle mènera sa carrière, ses publications et ses activités professionnelles en ne dépendant ni d’un protecteur, ni d’un mécène, ni d’un époux… et elle fut formée par Francesco Cavalli comme Antonia Bembo. La présence de ses œuvres s’imposait donc dans ce portrait musical ; on retrouve notamment une aria intitulée Il Romeo (op. 2 n°3 extraite de son recueil Cantate, ariette, e duetti publié en 1651). Cette aria compte parmi ses œuvres les plus connues, elle est écrite sur un texte à la fois poétique et symbolique qui évoque un cœur errant en quête d’amour. Elle marque un changement total de style et s’ouvre sur quelques meures de viole seule, rejointe par le théorbe et la voix voluptueuse de William Shelton qui restitue avec talent son caractère émotionnel. On retrouve Barbara Strozzi dans deux autres cantates, dont la Fanciuletta semplice écrite dans un style raffiné comprenant des variations de rythme et de tons visant à donner du relief au texte de Giacinto Andrea Cicognini (qui fut notamment l’auteur de livrets d’opéras de Cavalli).

Robert de Visée était le guitariste et théorbiste favori du roi Louis XIV, et quasi contemporain d’Antonia Bembo. En tant que musicienne, il est impossible qu’elle n’ait pas été amenée à rencontrer à Versailles ce musicien célèbre en son temps, connu de toute la cour et qui côtoya Corbetta. Inscrire l’une de ses œuvres dans ce programme musical est donc totalement pertinent. Et Léo Brunet propose une fort belle lecture du Prélude et Allemande en mi mineur beaucoup plus lente qu’à l’accoutumée, presqu’hypnotique, qui lui donne une dimension très inhabituelle. Ces deux pièces sont interprétées avec une grande sensibilité, le phrasé est splendide, les ornementations sont irréprochables, du grand art de la part d’un musicien, suscitant l’envie d’en entendre un peu plus en tant que soliste.

Partition du Habbi pieta

Du fait de l’aide fournie par Francesco Corbetta pour aider Antonia Bembo à s’enfuir de Venise et l’ introduire à la cour de Versailles, il était logique de sélectionner l’une de ses œuvres dans le programme. Guitariste et compositeur considéré par ses contemporains comme le plus grand virtuose de la guitare en son temps, il aurait été l’un des professeurs du roi Louis XIV. Le Caprice de chaconne est l’une de ses pièces les plus populaires et constitue une transition parfaite vers l’aria Abbi pieta di me d’Antonia Bembo (Habbi dans le manuscrit, ce qui correspond à l’ancienne orthographe). C’est un peu la pièce maîtresse du programme car c’est à l’écoute de cette pièce que William Shelton s’est pris de passion pour l’œuvre de la compositrice vénitienne. Il faut cependant attendre la neuvième plage de l’enregistrement (à écouter ici) pour découvrir enfin une pièce de son personnage central ! Délicatement accompagné par la guitare de Léo Brunet, Abbi pietà di me (Aïe pitié de moi) est une supplication bouleversante d’une beauté sombre. Elle est interprétée dans un ton totalement approprié au texte et d’une manière particulièrement inspirée, elle constitue assurément le point culminant émotionnel de l’enregistrement. A travers ce chant déchirant, on peut s’imaginer trois cent cinquante années en arrière entendre la voix de la compositrice elle-même dans un plaidoyer adressé directement au roi Louis XIV. Cette pièce dévoile par ailleurs un style totalement différent associant avec bonheur les styles italiens et français. William Shelton y déploie un art de la modulation et une belle expressivité, et dans la seconde strophe, la viole de Salomé Gasselin vient s’adjoindre aux deux autres musiciens pour en accentuer la gravité.

Né à Venise en 1580, Johannes Hieronymus Kapsberger (dit Giovanni Girolamo Kapsberger) décède alors qu’Antonia Bembo était âgée de huit ans. Mais sa musique étonnamment moderne en son temps a marqué de manière indélébile l’histoire du luth et du chitarrone (chitarrone est le mot italien qui désigne le théorbe dit romain). Fils d’un gentilhomme allemand établi dans la République des Doges, interprète renommé pour sa virtuosité, il composa de nombreuses pièces pour luth et le chitarrone bien connues pour l’originalité de leur conduite mélodique et des rythmes employés. Il demeure encore de nos jours un illustre représentant de la musique vénitienne et la jeune Antonia a nécessairement eu l’occasion d’entendre de ses compositions qui lui survécurent longtemps après sa mort. Léo Brunet a choisi d’interpréter la Toccata nona, une courte pièce qui résume à elle seule le génie inventif de Kapsberger et tient lieu de parfaite introduction au Lamento della Vergine (Lamentation de la Vierge), la pièce la plus connue dans l’œuvre d’Antonia Bembo, extraite de son opus Produzioni Armoniche composée en 1695 (à écouter ici). Le Lamento della Vergine est une méditation sur la souffrance de la Vierge au pied de la croix. Le texte exprime la douleur et la révolte de la Vierge Marie face à la mort de son fils, tout en conduisant vers une note d’espoir relative à la victoire de la vie éternelle sur la mort. La partition quelque peu théâtrale alterne entre récitatifs et arias en mode mineur, dans un style à l’évidence influencé par la musique française de l’époque. William Shelton a su trouver le ton juste pour chacun des récitatifs et des arias composant ce lamento. Les modulations de ton sont en parfaite adéquation avec le texte, telle la colère dans l’aria vivace Che fai, che tenti ? ou la douleur immense d’une mère éplorée dans Ella che fra i singhiozzi dal profondo dell alma. Assurément, William Shelton livre une version des plus lumineuses de ce lamento fait de contrastes, d’émotions et de variations d’affects, du grand art une fois encore !

Partition du Lamento della Vergine

En tant que professeur de Barbara Strozzi et d’Antonia Bembo, il était totalement logique et indispensable d’inclure une œuvre de Francesco Cavalli dans ce portrait musical. William Shelton a donc choisi d’interpréter un extrait de son opéra Erismena intitulé Uscitemi dal cor, lagrime amare (Sortez de mon cœur, larmes amères) dont il propose une lecture intimiste et d’une grande intensité, dans lequel il développe un grand sens de la nuance.

Le programme s’achève sur Elegia a Venezia, une pièce contemporaine de la compositrice italienne Marina Valmaggi sur un texte de Bruno Sacchini. Les accents de flamenco et de musique orientalisante qu’elle renferme évoquent en filigrane la place de la Sérénissime dans le monde méditerranéen à l’époque d’Antonia Bembo, entre Orient et Occident.

Pour un premier enregistrement, William Shelton a fait le choix de l’originalité. Avec une voix aérienne, un timbre envoûtant et une diction irréprochable, William Shelton transporte l’auditeur dans cette Venise musicale du XVIIe siècle dans laquelle la compositrice a évolué et puisé une partie de son inspiration avant de rejoindre la France. Il a également contribué à redonner vie à une musique du plus grand intérêt tombée dans l’oubli depuis un peu plus de trois siècles. Il est cependant dommage et quelque peu frustrant que cet enregistrement comporte seulement deux œuvres d’Antonia Bembo, sublimes, certes, mais sa durée totale permettait pourtant l’ajout d’une troisième pièce de la compositrice. Mais peut-être préfigure-t-il un projet futur entièrement consacré entièrement à l’œuvre d’Antonia Bembo… et à Barbara Strozzi qui partage sa filiation musicale. D’autre part, William Shelton souhaiterait aussi dans un proche avenir enregistrer du répertoire anglais avec Léo Brunet, et également une intégrale de cantates pour alto de Bach.

La prise de son est équilibrée, naturelle, sans réverbération excessive ; on pourra juste regretter que la captation du son pour le luth et la guitare en solo soit légèrement en retrait, obligeant à monter un peu le son pour en apprécier les détails. Quoiqu’il en soit, Une Vénitienne à Paris reste un bien bel hommage à celle qui a fait le choix de tout quitter pour vivre sa passion pour la musique.

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