Sonates pour violon et clavecin – Bach

Deux instrumentistes pour des sonates en trio

Depuis 2020, Mario Brunello assure la direction artistique des Semaines musicales de Stresa. Ce violoncelliste et chef d’orchestre italien fut l’un des premiers à s’intéresser au violoncelle piccolo, dont les quatre cordes sont accordées comme un violon mais une octave plus bas. L’instrument fut largement utilisé pendant la période baroque, notamment un certain nombre de cantates de Jean-Sébastien Bach (1685-1750).

Le musicien s’avère un fin connaisseur du Cantor de Leipzig ; rien d’étonnant, donc, au programme de cette soirée consacrée à ses sonates pour violon et clavecin, d’autant plus que Francesco Corti et Ilya Gringolts les ont pressées l’an passé pour les labels Arcana et Outhere, partenaires du festival depuis trois ans.

Pour l’occasion, les Semaines Musicales quittent le Piémont et les douces rives de Stresa au profit de l’éperon rocheux qui s’élève en Lombardie voisine, de l’autre côté du lac. Le château de la Rocca d’Angera, berceau de la famille Borromée, s’y dresse depuis le XIIIe siècle.

Les croisées d’ogive de la salle de Justice aux splendides fresques composent un écrin étonnement intime et chaleureux pour ces trois sonates pour violon et clavecin de Johann Sebastian Bach – largement considérées comme les premiers exemples définitifs de la sonate concertante pour clavecin obligé et instrument mélodique – ainsi qu’une belle sonate de l’un de ses fils, Carl Philipp Emanuel. Il s’agit là de l’essentiel du second cd du double album des deux artistes, notamment sanctionné par un Diapason d’or. Intéressant donc de les entendre, « en live » dans des pages qu’ils connaissent sur le bout des doigts.

L’interprétation des quatre sonates permet une jolie progression émotionnelle depuis la Sonate n°2 en la majeur – BWV 1015 – où le violon choisit la retenue dans l’Allegro assai introductif tandis que le clavecin assume sa virtuosité. Les deux interprètes, comme tout au long de la soirée, se mettent volontiers en retrait pour faire la part belle à leur partenaire. Cela donne d’autant plus de relief aux moments de parfait équilibre qu’ils partagent comme l’Andante qui suit. Le duo y refuse la facilité, privilégie l’élégance au lyrisme attendu qui s’épanouira plus tard.

Les deux musiciens collaborent depuis de nombreuses années et leur complicité est patente. Ils s’approprient avec sensibilité le célèbre Largo de la Sonate n°4 en do mineur – BWV 1017 – et parviennent à conserver sa clarté aux mélismes complexes de l’Allegro suivant. Dans l’Adagio, la mélodie de la main gauche du claveciniste, s’élève, limpide, tandis qu’il se met à son tour au service de son partenaire. Ilya Gringolts, pour sa part, y fait montre d’une remarquable conduite de la ligne mélodique ; ses entrées sont particulièrement suaves, les retards délicatement amenés et les deux derniers mouvements de cette sonate constituent un nouveau temps fort de la soirée avec un Allegro final au souffle proverbial. Le son du violon – dû à Gagliano – s’harmonise parfaitement avec le clavecin allemand d’Andrea Restelli, copie de Christian Zell.

Après cela, l’auditeur pourrait craindre que la bifurcation vers la Sonate en si mineur de Carl Philip Emmanuel Bach n’affadisse le propos. Il n’en n’est rien tant l’expressivité, la virtuosité président à l’Allegro moderato. Le dialogue entre les deux instruments évoque celui de deux personnages des fables de La Fontaine, la cigale et la fourmi, peut-être ?

L’échange, léger de prime abord, se fait plus acerbe au fil de la pièce ; deux natures opposées s’interpellent alors avec passion et emportement. Tout le morceau est à l’avenant, avec de superbes jeux de couleurs dont les nuances rococo constituent un délicieux contraste avec la plus grande retenue de Bach père. La jubilation des deux instrumentistes à jouer ensemble est évidente, en particulier dans les passages en relative majeure.

Le même sentiment prédomine dans le premier mouvement de la Sixième sonate en sol majeur – BWV 1019 – qui clôt magnifiquement la soirée avec une première partie tout en fougue et attaques franches tandis que la seconde, plus intérieure, s’en fait presque douloureuse. La version de l’œuvre proposée ce soir est la seconde imaginée par Bach puisqu’elle inclut un long solo de clavier qui permet d’apprécier encore la rigueur, la clarté dans la narration, bref l’intelligence du jeu de Francesco Corti. Le Largo, troisième acmé de la soirée permet à nouveau d’entendre parfaitement les trois voix de la partition agrémenté d’un subtil jeu de couleurs qui réjouit l’oreille.

Fort généreusement face à un accueil enthousiaste, le duo propose enfin deux bis dont l’ébouriffant Adagio alternatif de cette dernière sonate.

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