Musique et découverte au Festival Bach de Saint-Donat-sur-l’Herbasse
Vous êtes-vous déjà imaginé en compagnie des compositeurs de musique baroque dans un café, près d’un clavecin ? C’est l’invitation, réussie, que proposent Les Galants Caprices avec ce premier concert en extérieur dans le parc Émile-Bert. Il y a beaucoup de monde pour cette aubade, les auditeurs sont venus en famille, entre ami.es ou happés par ces délicieuses mélodies. Le président du festival du Centre Musical International Jean-Sébastien Bach de Saint-Donat-sur-l’Herbasse, Yves Muller présente le concert, les deux artistes ainsi que leur parcours par des mots très élogieux. Durant tout le concert, Virginie Pillot, claveciniste, assure le fil rouge et contrairement à ce qui a été annoncé, Patrick Rudant, au traverso, est remplacé par sa collègue et amie Élodie Virot. Ce n’est pas facile que de suppléer un artiste. Mais la force des Galants Caprices tient, pour une part à cette amitié forte qui soude véritablement ce collectif et, pour une autre part, à cet amour sans faille de la musique baroque.
Au cœur de ce beau parc, V. Pillot, claveciniste, nous plonge dans un lieu captivant. Fermez les yeux, une délicieuse odeur de café parcourt vos narines, les conversations des unes et des autres animent vos oreilles. Vous êtes au cœur du café Zimmermann, à Leipzig, où un certain Jean-Sébastien Bach rassemble autour de lui des mélomanes et des étudiants pour jouer les musiques de son époque. L’artiste s’y est produit tous les vendredis soirs, pendant 10 ans, au clavecin, avec les partitions de toute l’Europe. Bach au bistro, tel est le nom de ce programme qui nous immerge dans cette époque où de nouveaux plaisirs couvrent les tables de la vie mondaine. Cette vie moderne, pour l’époque, est l’occasion pour les artistes et les intellectuels de se retrouver au café Zimmermann pour refaire le monde. C’est dans cet esprit que le programme de ce matin, à la fois riche et très pédagogique, s’inscrit : il marque un changement d’époque. Consacré pour une large part à l’époque baroque en compagnie de la famille Bach, père et fils, sans oublier Georg Friedrich Haendel, il se conclut avec la génération suivante : la musique classique représentée par Joseph Haydn et Wolfgang Amadeus Mozart. Le second fils Bach, Carl Philipp Emanuel, et J. Haydn sont d’ailleurs à la jonction des deux époques : la période galante. La force de ce programme est de montrer comment certaines œuvres de la famille Bach, par exemple, ont pu influencer les générations suivantes bien des années après. Probable évidence pour de fins connaisseurs, apparente surprise pour de curieux néophytes, la musique baroque, qu’on ne cesse de redécouvrir, à cette fascinante capacité à transcender les siècles pour ébranler nos évidences musicales contemporaines.
Après cette délicieuse mise en bouche qui nous plonge dans l’imaginaire fécond du début du XVIIIe siècle, ce concert, en plein air, débute par une sonate de Haendel que Bach admirait beaucoup. Elle est composée de quatre mouvements qui s’entremêlent : adagio, allegro, dit autrement lent, rapide. Avec ce savoureux petit vent frais qui danse sur les feuilles des arbres, petits et grands écoutent avec attention les premières notes. La fluidité du traverso se ressent dans l’expressivité dont fait preuve É. Virot.
La ligne musicale développée par les deux artistes est parfaitement claire et permet de découvrir la richesse des deux instruments. Et cela se vérifie avec l’invitation inopinée d’une autre voix…
Au milieu du parc, perchées sur une petite île, les oies se mêlent à l’œuvre, accompagnées par les sonorités de notre époque. C’est aussi à cela qu’on peut juger la qualité d’un programme, à ce qu’il offre. Ce concert prend place dans un environnement sonore, il s’intègre à l’intérieur de celui-ci et en devient un élément à part entière le temps de cette aubade. Cette immersion est également à remarquer du côté du public. La proximité avec la scène crée un cadre intime avec l’œuvre et les artistes, où la finesse du clavecin se révèle aux oreilles des auditeurs sous le charme. Cette formation permet également de se laisser saisir par l’expressivité de la claveciniste. Il y a une très belle connexion entre la posture du corps et les notes qui sortent de son instrument. Cela permet également d’apprécier la complexité du traverso et d’observer comment tous les muscles de la mâchoire inférieure s’activent pour rendre compte de cet art. On peut y deviner jusqu’au positionnement de la langue positionnée derrière les lèvres. Il est très intéressant de voir comme la flûte, elle-même, vient embrasser la lèvre inférieure de la flûtiste. Un spectacle des plus intéressants.
La pédagogie occupe une place importante dans la démarche artistique des Galants Caprices. Il faut souligner l’intelligence avec laquelle les clés d’écoute sont amenées au fur et à mesure du concert, douceur après douceur. Bien plus qu’une explication de texte, V. Pillot présente l’environnement artistique de l’époque de sorte que le public, captivé, plonge dans l’œuvre, dans ses richesses, dans ses singularités. C’est le cas par exemple avec la sonate du second fils Bach. On apprend qu’à cette époque Frédéric II, alors prince héritier et réputé pour son aisance à la flûte, engage Carl Philipp Emanuel Bach comme claveciniste. Ce dernier écrira plusieurs œuvres pour flûte traversière et à ce titre occupe une place importante dans la littérature musicale. La sonate ici interprétée est composée de trois mouvements et révèle toute la beauté du duo. Le clavecin est véritablement en soutien au traverso sur le devant de la scène. É. Virot peut alors exprimer tout son art et faire montre de toute sa dextérité jusque dans les aigus les plus légers. La sonate se termine par un très beau rythme qui respire avec de longues notes rapides très dansantes. C’est très beau à écouter.
Ce festival autour de la figure de Bach permet également d’explorer les évolutions musicales qui suivront la période baroque. Pour terminer cet apéritif, imaginez Haydn et Mozart se rencontrant à Leipzig pour aller écouter ce cher Bach. Le premier des deux a d’ailleurs été très inspiré par les œuvres du fils, Carl, par son côté imprévisible. Les sonates de Haydn entre 1750 et 1800 font, en quelque sorte, la jonction entre le baroque et la période galante qui ouvre la porte à la période classique. Cette sonate débute par des notes pour clavier, probablement jouée sur un clavecin à l’époque. On entend bien toute la richesse et la joie des œuvres de Bach père et fils. Les différents motifs sont apportés avec intelligence et force par les artistes. Dans cette sonate du second fils Bach, on entend bien toutes les « surprises » qu’appréciait Haydn, notamment cette note grave répétée entre chaque motif. Le second compositeur de l’époque classique qui s’est nourri des œuvres de la famille Bach n’est autre que W.A. Mozart. C’est avant tout en vers les œuvres de Johann Christian Bach, surnommé le « Bach de Londres » que Mozart est reconnaissant. Il lui a beaucoup apporté d’un point de vue stylistique. Initialement accompagné par un orchestre ce mouvement sera, ici, accompagné par le clavecin comme le propose V. Pillot. Pari gagné tant elle donne à elle deux une très belle interprétation de l’œuvre. Pour un compositeur qui n’aimait pas le traverso, il faut reconnaître que ce mouvement, lent, est très appliqué notamment avec ce très beau vibrato au traverso.
De très beaux et chaleureux applaudissements pour ce délicieux apéritif dans le parc Emile-Bert. Le public est très intéressé par la dextérité des deux artistes comme en témoignent les nombreux auditeurs venus à leur rencontre pour leur poser mille et une questions. La dimension internationale de ce festival se vérifie aussi par son public, dont certain parlaient anglais. Nous les retrouverons ce soir dans une formation à quatre pour, d’une certaine manière, poursuivre cette dégustation de mets, plus incroyable les uns que les autres : A table les musiciens !

