Le Clavecin français – Jacques Duphly

L’aristocrate du clavecin

Si le qualificatif de « Musicien des Grâces » fut attribué à Jean-Joseph Mouret, il aurait pu l’être tout autant pour Jacques Duphly. Né quelques mois avant la mort de Louis XIV et décédé au lendemain de la prise de la Bastille, ce rouennais reçoit des mains de François d’Agincourt le legs de François Couperin. Précoce, il tient l’orgue de la cathédrale d’Évreux et de Saint Éloi à Rouen. Puis, à vingt-sept ans, il quitte sa Normandie natale pour gagner la capitale, qu’il ne quittera plus. Vivant de façon indépendante, il renonce à l’orgue afin de point « se gaster la main » (sic) et se consacre tout entier au clavecin dont il devient un maître très réputé, dispensant ses leçons à l’aristocratie (madame de Juigné par exemple lui offre un appartement en son hôtel particulier) ou à de riches bourgeois. L’homme est énigmatique, vêtu de satin noir et de velours cramoisi (ce qu’indiquent des quittances le concernant), semble au fait de placements financiers lucratifs, secondé d’un fidèle domestique dont il fait l’un de ses principaux héritiers. Aucun portrait ne nous est parvenu de lui, même si peut-être, derrière une effigie anonyme brossée par tel ou tel peintre français de l’époque, se cache finalement ce mystérieux Jacques. Un comble pour qui dédia une pièce magnifique à l’un membres de la famille Van Loo (La Vanlo) ou à Maurice Quentin de La Tour lui-même !

Deux ans après son arrivée à Paris, il fait paraître son premier Livre de pièces pour clavecin en 1744. Un deuxième sort en 1748, puis un troisième en 1756, suivis d’un ultime en 1768. Puis, tout en continuant à enseigner, il se tait comme s’il avait tout dit de ce qu’il avait à dire pour son instrument. Quatre livres, cinquante deux pièces, cela peut sembler bien peu au regard d’autres Français plus prolixes (Couperin, Rameau, Dandrieu) ou de confrères européens (Bach, Haendel, Scarlatti). Mais quelles pièces ! Quelle variété ! Quel raffinement ! Quel sens mélodique et quel art de faire sonner le clavecin !

L’attachement de maints clavecinistes à cette œuvre condensée mais essentielle ne trompe pas. Dans les années 1970, Blandine Verlet et Jos van Immerseel se distinguaient par des anthologies de très belle tenue avant que, dans les années 1980, le regretté Jean-Patrice Brosse et Yannick Le Gaillard ne signent des intégrales mémorables et désormais difficiles à trouver. Plus proche, celle de Pieter-Jan Belder, parue en 2014, s’offrait à prix doux et faisait montre de belles qualités, même si le ton pouvait parfois rester un rien placide. Citons enfin trois albums absolument incontournables pour tout amoureux de Duphly. Remontant à 2000, le premier est signé par Catherine Latzarus, réunissant les plus belles pièces et livrant celles-ci avec une délicatesse féminine admirable. Le deuxième, signé Christophe Rousset, proposait un aperçu élargi en deux disques de l’œuvre de Duphly, à la virilité marquée, énergique et sonore, éloigné d’un univers pastellisé. Le troisième, tout récent, intitulé Eclats et derniers feux est éblouissant d’un bout à l’autre, porté par une ardeur juvénile et une inventivité rare, celles de Loris Barrucand, lui-même brillant élève d’Olivier Baumont.

Si « l’élève » s’est borné à une sélection, le maître embrasse lui la totalité des pièces avec un bonheur évident. Après s’être des années durant consacré à Rameau, Dandrieu, Couperin, Haendel et tant d’autres, il semble ici faire montre d’un évident plaisir à livrer ce répertoire, ô combien séduisant. Si Blandine Verlet déclarait s’amuser avec Scarlatti, on pourrait dire qu’Olivier Baumont s’amuse avec Duphly. Peut-être ne l’a-t-on jamais senti à ce point chez lui qu’en compagnie de Duphly, comme s’il était entré dans l’intimité de celui-ci, sans le moindre doute, décryptant les intentions du compositeur comme s’il l’avait connu, témoignant page après page d’une indéniable tendresse pour le grand Jacques.

Pendant plus de trois heures, nous voilà plongés en plein XVIIIe siècle, passant de salons en salons, au cœur d’hôtels particuliers pour assister à quelque leçon, à tel ou tel concert privé, au sein d’une compagnie policée et spirituelle, cultivant avec brio l’art si français de la conversation. Entre le baroque et le style classique, le rococo s’offre comme un « art de transition, hédoniste, charnel, flamboyant, au service d’une société qui cherche à se divertir, loin des anciens rites majestueux de la souveraineté ». J’emprunte ces termes au remarquable ouvrage de Jean-Patrice Brosse, Le clavecin des Lumières, qui analyse et décrit cette période si incroyable et intéressante pour le répertoire du clavecin (cf. p.70 et 71 en particulier). On y trouve les pièces de Joseph Bodin de Boismortier et de Michel Corrette aux qualités pédagogiques incontestables, celles du jeune Bernard de Bury à l’aube d’une belle carrière ou celles du descendant d’une illustre dynastie, Armand-Louis Couperin. Ce sont encoreles extravagances flamboyantes d’un Pancrace Royer, et celles enfin, qui se répondent en miroir les unes des autres, signées Claude Balbastre et Jacques Duphly.

Pour entrer dans ce monde disparu et découvrir ou redécouvrir ces admirables pièces, ce coffret s’appuie sur trois atouts maîtres. Le premier est constitué par un livret, richement documenté, détaillant la vie de Jacques Duphly, son entourage et ses fréquentations, notamment les figures musicales d’envergure que celui-ci dut croiser et avec lesquelles il fit probablement de la musique ou qui l’influencèrent : Quentin, Roland Marais, Caix d’Hervelois, Blavet, Rameau, Daquin pour ne citer que quelques noms. Ce sont également les personnalités dédicataires des pièces qui voient, quand cela est possible, leurs patronymes (même si certains demeurent encore bien énigmatiques) ou leur fonction sociale éclairés. Contrairement aux pièces de caractères qui soulignaient jusque-là un trait psychologique (La Valétudinaire de Boismortier, La Coquette ou La Gémissante de Dandrieu par exemple), et hormis les pièces aux réminiscences chorégraphiques (allemandes, courantes, gavottes, menuets ou chaconne), ces pages sont dédiées désormais à des protectrices ou des protecteurs, à des artistes (La Vanlo, La de La Tour), des musiciens (La Forqueray, La Madin) ou inventeurs (La de Vatre est dédiée au facteur de clavecin Vater ; La de Vaucanson au créateur d’automates). Certaines personnalités voyaient d’ailleurs leurs noms repris dans plusieurs livres : La de Caze se retrouve chez Duphly comme chez Balbastre tout comme La d’Héricourt. Il arrive même qu’un nom analogue soit objet de deux dédicaces comme ces mystérieuses Damanzy. Ce livret est une vraie mine, complétant heureusement l’ouvrage cité plus haut de J.P.Brosse. On y appréciera les qualités littéraires d’Olivier Baumont, cultivant aussi bien l’écriture musicologique (cf. son remarquable ouvrage La musique à Versailles, Actes Sud) que le roman, avec son délicieux D’une partition m’apparaissait un dessin (Bleu nuit éditeur).

Le deuxième atout réside dans le choix on ne peut plus judicieux des deux instruments retenus pour l’enregistrement, faisant également l’objet d’une courte mais néanmoins précise présentation en fin de livret. Le clavecin de Nicolas Dumont (Paris, 1707) se taille la part du lion avec une quarantaine de pièces. Sa sonorité est à la fois chaude et lumineuse, le coloris précis avec un son opulent (quels graves ! et quels aigus pétillants !). Celui de Joannes Goermans (Paris, 1768) sort des mains de ce facteur quand Duphly publie son dernier livre, voilà qui n’est guère fortuit. Six décennies plus tard, la facture de clavecin fourbit ses dernières armes avant de s’incliner devant les assauts du piano-forte. On appréciera ici la juxtaposition de jeux dans La De Sartine (la mélodie, à la main droite, se voyant accompagnée par la gauche au jeu de luth) ou encore le voile (un crêpe funéraire) qui vient parer le troisième couplet de La Pothoüin, accentuant encore le côté hypnotique de cette pièce fameuse, à juste titre, conférant aux sonorités du clavecin des nuances inhabituelles.

Le troisième atout repose naturellement sur les qualités de jeu d’Olivier Baumont, livrant un art consommé de « toucher le clavecin » et enrichissant l’impressionnant catalogue de Plectra (éditeur américain) consacré au clavecin français d’un opus de haut vol grâce à cette intégrale, merveille d’équilibre. La seule menue réserve que l’on pourra émettre tient dans l’omission de certaines reprises, ce qui permet toutefois de faire tenir cette intégrale en trois disques seulement. On évoque souvent au sujet de Duphly, l’idée d’un crépuscule du clavecin. Sa musique pourrait en effet nous évoquer ces couchers de soleil qui nous émerveillent et nous laissent un souvenir impérissable, teinté de nostalgie. Mais ce serait finalement l’enfermer dans une image réductrice. Ses pièces, parmi les plus belles de tout le XVIIIe siècle français, ont de quoi séduire et Olivier Baumont sait les parer de leurs plus beaux atours.

La virtuosité digitale est bien entendu au rendez-vous. Dès 1737, certaines sonates de Scarlatti étaient bien connues à Paris. Duphly en retint l’essentiel : arpèges pleins de hardiesse, batteries réparties entre les deux mains, spectaculaires croisements de mains sont au service d’idées pétillantes. Jamais cependant, il ne sombre dans une virtuosité creuse ou gratuite. Au contraire, il en fait un élément moteur dans nombre de ses pièces, afin de relancer le propos avec éclat. Dans le premier livre, La Vanlo, La Tribolet, La Cazamajor ou La Larare ouvrent le cortège des pièces brillantes. La Victoire, dédicacée à la fille éponyme de Louis XV (laquelle excellait au clavecin), n’a pas usurpé son titre tant elle héroïque. La de Villeroy et La de Vatre sont toutes deux également audacieuses, conduisant les mains à explorer tous les registres du clavier et des dynamiques contrastées, comme plus loin la redoutable De Belombre où la main droite doit sauter de grands écarts avec agilité. La vivacité est une des marques du jeu d’Olivier Baumont, celle-ci m’avait d’ailleurs frappé, lorsque plus jeune au début des années 1990, il m’avait été donné de l’écouter lors d’un concert du Festival Couperin à Chaumes-en-Brie. On retrouve également ici l’atmosphère qui sublimait l’extraordinaire spectacle sur le Neveu de Rameau de Diderot, où le clavecin d’Olivier Baumont formait un sémillant duo avec un Nicolas Vaude, véritablement habité par son personnage.

Certaines pièces, marquées par l’influence des sonates classiques alors en émergence, opposent deux idées contrastées, ce qui permet à notre claveciniste de s’épancher quelque peu, respectant à la lettre les indications des partitions. Après son début en fanfare, La Lanza fait surgir un passage mélancolique en mineur, empli d’amoureuses langueurs. La magnifique De Juigné, à l’ambiguïté tonale inaugurale presque haydenienne (on croit être en sol majeur pour découvrir un peu plus loin qu’on est en fait en ré majeur) joue d’un effet assez proche avec les « Ralentissez par degrés jusqu’au repos », finement observés ici avant de repropulser le propos, d’une façon toute théâtrale. Voilà un jeu qui ne manque guère de souffle ! Mais le geste se veut aussi auguste. La grave Félix (l’une des merveilles du Deuxième livre) semble préfigurer la sombre Forqueray qui en amplifie les effets, notamment dans le recours au style luthé si cher à Couperin. Si la première apparaît moins péremptoire que dans d’autres versions, la seconde déploie son long processionnal, digne d’une envoûtante pompe funèbre et constituant l’un des sommets de cette intégrale. La Pothoüin, déjà évoquée plus haut, renoue avec la tradition toute française du « tombeau ». Si certains interprètes en accentuent la virtuosité (dans le troisième couplets aux croisements de mains), Olivier Baumont en souligne surtout la physionomie nostalgique, étirant le propos avec beaucoup de nuance. Le souffle se retrouve encore, de façon jubilatoire, dans la vaste Chaconne du Troisième livre, où l’on ne peut s’empêcher de penser aux pages chorégraphiques contemporaines des opéras de Francoeur, Rebel, Dauvergne ou Berton, plus qu’à Rameau qui se serait aventuré vers d’autres modulations. Avec ses 260 mesures, elle constitue la plus ample des pièces de Duphly et la seule où il s’exerce au genre « variations ». L’extraordinaire De Vaucanson du Quatrième livre est, quant à elle, toute transportée d’un souffle épique, qui la rend terriblement attachante. Citons encore l’ardeur de Médée, la magicienne infanticide, qui s’est rarement montrée aussi féroce (elle semble retrouver l’agressivité sanguinaire de La Poule de Rameau). Dans le grave du clavier, Olivier Baumont fait vrombir son instrument (le Dumont), évoquant avec à-propos quelque bruit infernal ou « rumeur souterraine » comme eût dit Couperin.

L’ombre du grand François plane d’ailleurs sur nombre de pages. Les Allemandes du Premier livre se teintent d’une nostalgie attendrissante. Les Rondeaux en ré mineur et ut majeur/ mineur du même opus témoignent de l’héritage couperinien sans le moindre doute. Le Deuxième sonne dans sa partie en majeur comme une réminiscence des fameuses Barricades mystérieuses. Parfois, c’est Rameau qui semble aussi surgir. Par leur alternance en la mineur-la majeur (plus animée), Les Colombes semblent s’inscrire dans la lignée de La Timide du Dijonnais, des extraordinaires Pièces en Concerts. Celles-ci ont d’ailleurs certainement contribué, comme les Pièces de clavecin en sonates avec accompagnement de violon de Mondonville, à inciter Duphly à étoffer les coloris de sa palette. Son Troisième livre comprend six pièces où l’instrument à cordes pincées dialogue avec celui à cordes frottées. Après une ample Ouverture à la française, très théâtrale, et l’aimable de De May, on appréciera le côté virevoltant de la délicieuse Madin où le violon ajoute ses volutes aux figures de gigue pour clavier. Si La de Casaubon et La de Valmalette dispensent leur allégresse non feinte (sol majeur), La Du Tailly, au relatif (mi mineur) exhale sa touchante mélancolie. En compagnie de Martin Davids, qui s’acquitte fort bien de son rôle, Olivier Baumont, renoue avec l’esprit du si bel album À Madame, que j’avais eu le bonheur de chroniquer, il y a déjà presque dix ans (voir le compte-rendu). Il y était alors accompagné de l’illustre Julien Chauvin. Quelle délicatesse et quels parfums : on se sent instantanément transporté dans les jardins du Petit Trianon, au gré d’une déambulation renouvelant les points de vue et les sensations.

Il serait hasardeux de vouloir tout citer et l’auditeur se fera un plaisir d’explorer ce « parc » aux innombrables bosquets, aux salons de verdure ou d’entrer dans quelque château aux salles parées de dorures ou de vernis Martin, la luminosité des espaces trouvant leur correspondance dans les sonorités étincelantes du clavecin. Mais au cœur de cette intimité, propre au XVIIIe siècle dont Duphly semble constituer un témoin privilégié, tant il nous permet de sentir et ressentir l’atmosphère de cette époque, on trouvera matière à se laisser véritablement émouvoir. Je citerai alors trois exemples. Comment résister aux syncopes (presque des soupirs d’amour) qui ouvrent La de Chamlay pour introduire ensuite un motif aux expressifs sauts de sixte réitérés, évoquant quelque cartel (pendule murale suspendue ou posée sur une console) ou la finesse d’une boîte à musique ? Comment ne pas se sentir étreint par la douce langueur de La de Drummond aux envoûtantes basses d’Alberti qui soudain envahissent le Quatrième livre. Duphly semble ici tendre la main au délicat Schobert. Et si l’on parodiait Le Blanc, on pourrait ici presque intituler cet opus « défense du clavecin contre les prétentions du piano-forte » ! On retrouve ici l’atmosphère de l’album du remarquable Ensemble Belombre (hommage direct à la pièce du Troisième livre), intitulé L’Aimable DuphlyGarance Boizot et Louise Bouedo arrangeaient, avec beaucoup de talent, pour leurs violes de gambe les pièces du doux Jacques. Enfin, et s’il ne fallait garder qu’une pièce, pour l’île déserte, ce serait indéniablement Les Grâces. Succédant aux fureurs de Médée, celle-ci fait montre d’une subtilité peu commune. Duphly y déploie des sommets d’ornementation, sans la moindre surcharge pour autant, et indique de façon très habile une forme de « rubato » dans le jeu. Ainsi, il n’hésite pas à indiquer en exergue : « les points qui sont sur les notes de basse signifient qu’il faut les passer avant celles du dessus ». On y retrouve quelque chose de la solaire K 208 (dans la même tonalité de la majeur) de Scarlatti mais aussi des Soupirs de Rameau. C’est un moment suspendu hors du temps. Tout l’art de Duphly, débarrassé ici des envolées virtuoses, s’y résume : charme mélodique (le motif sinueux à partir de la mesure 20 est d’une insondable beauté ; il est repris dans la deuxième partie mesure 51), tendresse, incroyable sens du toucher pour faire sonner le clavecin. C’est assurément l’un des sommets de toute la littérature pour clavecin du Siècle des Lumières. Olivier Baumont, en quelques instants, nous met en présence d’un Duphly aussi mystérieux que sensuel, provoquant une émotion si jouissive qu’elle donne envie de réitérer avec un plaisir non dissimulé ce « voyage à Cythère ».

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