L’Olimpiade – Pergolèse

Beaune rend hommage à Pergolèse

Mort prématurément de la tuberculose à l’âge de vingt six ans, Jean-Baptiste Pergolèse (1710-1736) est avant tout connu pour son Stabat Mater, qui rencontra un immense succès dans l’Europe entière. En matière d’opéra, la postérité mentionne souvent La serva padrona (La servante maîtresse), intermède comique de son opéra séria Il prigionier superbo, dont la représentation à Paris en 1752 alimentera la Querelle des Bouffons. L’Olimpiade de Pergolèse s’inscrit dans une série de versions du livret écrit par Métastase, pratique courante à l’époque. Signe de l’engouement pour ce texte, pas moins de trois opéras sérias en sont issus en à peine dix-huit mois. La première version est mise en musique par Caldara pour la cour de Vienne en août 1733, à l’occasion de l’anniversaire de l’impératrice. A Venise en octobre 1734, Vivaldi propose sa version. Celle de Pergolèse sera créée à Rome, le 8 janvier 1735 au Théâtre Tordinona. La distribution obéissait aux règles alors en vigueur dans la Ville éternelle : les femmes étant interdites de scène, tous les rôles étaient confiés à des hommes. Il semble que les représentations de la création n’eurent guère de succès ; mais rapidement l’opéra suscita l’engouement du public. De nombreuses adaptations du livret de Métastase furent pratiquées ultérieurement par d’autres compositeurs : jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, L’Olimpiade fut mis en musique plus d’une soixantaine de fois !

Le livret employé par Pergolèse est assez proche de l’original de Métastase. Il mêle de façon indissociable l’amour, l’amitié et la loyauté. Lycidas, qui a auparavant sauvé Mégaclès des brigands en Crète, est tombé amoureux d’Aristée, fille du roi de Sycione, Clisthène. La main de celle-ci est promise au vainqueur des Jeux olympiques qui doivent se tenir prochainement. Lycidas voudrait concourir mais il sait que, compte tenu de ses capacités, il n’a aucune chance de l’emporter : il demande à Mégaclès de se présenter aux épreuves en son nom. Après que Mégaclès, revenu de Crète, ait accepté, il lui révèle qu’Aristée sera la récompense du vainqueur. Mégaclès est effondré : Aristée est celle qu’il aime ! Par loyauté toutefois, il se tait et se prépare à affronter les épreuves. De son côté, Aristée rencontre la bergère Licori et se lie d’amitié avec elle. Celle-ci lui révèle s’appeler en réalité Argène : elle est une noble crétoise ayant fui son île pour échapper à un mariage forcé avec Mégaclès, alors qu’elle était fiancée à Lycidas. Aristée comprend qu’il s’agit de son amant perdu : elle tente en vain de faire ajourner les jeux.

Au second acte, Mégaclès, proclamé vainqueur sous le nom de Lycidas, révèle la vérité à Aristée et lui annonce qu’il s’efface au profit de son ami. Aristée s’évanouit ; de désespoir Mégaclès se jette dans le fleuve. Toujours amoureuse, Argène menace Lycidas de tout dévoiler ; mais Lycidas est banni par Clisthène, qui a finalement appris la supercherie. Au troisième acte, on apprend que Mégaclès a été sauvé par un pêcheur. De son côté Lycidas a tenté d’assassiner le roi, avant de finalement renoncer. Pour le sauver, Argène se déclare prête à être sacrifiée à sa place et présente au roi un collier. Ce bijou s’avère être celui que portait Filinto, le fils de Clisthène abandonné enfant, comme le confirment le conseiller Alcandre et le précepteur Aminthas ! Mais Clisthène hésite toujours à pardonner… Mégaclès propose que le sort de Lycidas soit remis au peuple : celui-ci décide la clémence. Lycidas peut s’unir à Argène, et Mégaclès à Aristée.

Le concert était précédé durant l’après-midi d’une conférence intitulée Un inconnu nommé Pergolèse. A l’invitation de Maximilien Hondermack, délégué général du Festival, Giulio Prandi, chef du Ghislieri Orchestra, et Jean-François Lattarico, musicologue spécialiste de la période baroque, ont apporté quelques éléments d’éclairage sur les opéras baroques et leur interprétation. Le musicologue a rappelé que la construction des opéras sérias obéissait aux principes de la rhétorique. La construction des airs (A/ B/ A’) traduit l’affrontement de deux idées/ sentiments contraires (parties A et B) ; la troisième partie (A’) n’est pas une simple reprise, elle traduit la résolution de ce conflit. Les ornements sont laissés à l’appréciation du chanteur : celui-ci n’est pas qu’un interprète, il participe à la composition des airs. L’écriture des ornements ne se développera qu’à la fin du XVIIIe siècle. J-F. Lattarico a également souligné l’importance du récitatif, qui traduit l’évolution d’un discours qui doit rester rationnel ; pratiquer des coupures met en péril son équilibre…

De son côté, le chef observe que les opéras sérias ont en moyenne des durées très longues. Mais à l’époque, les spectateurs ne restaient pas dans un fauteuil et n’étaient pas plongés dans l’obscurité, ils allaient et venaient… A moins de reconstituer les conditions de représentation de l’époque (mais quel spectateur en voudrait ?), il paraît donc légitime de pratiquer quelques coupures, afin d’ajuster la durée de la représentation aux limites d’attention d’un spectateur contemporain. Le chef livre aussi sa vision de l’ornementation, qui doit laisser une large place aux choix et aux possibilités des chanteurs, résumant (dans un français parfait, comme l’était celui de ses autres interventions) sa démarche : « J’écoute, et j’essaie de créer une autre Olimpiade ».

Quelques heures plus tard, dans la cour de l’Hôtel-Dieu, nous attendions donc avec impatience d’entendre le fruit de cette démarche prometteuse. Dès l’ouverture, le Ghislieri Orchestra affiche ses ressources et sa plasticité, tant dans le premier mouvement à l’instrumentation très dense (mais dont les développements conservent une réelle finesse), que dans le second, au phrasé lent particulièrement soigné. Lorsqu’ils interviennent, les trompettes et les cors apportent leur panache sans écraser les autres parties. On relèvera aussi, au long des airs, l’attention apportée par Giulio Prandi à laisser se développer l’ornementation voulue par les chanteurs, n’hésitant pas à suspendre les instruments le temps d’un mélisme. Une complicité rarement observée à ce point, qui fait le bonheur de nos oreilles…

A l’inverse de la création, et à l’exception bien sûr des deux ténors (Aminthas et Clysthène), la distribution rassemble essentiellement des voix féminines. Le rôle de Lycidas est assuré par Anna Bonitatibus. La mezzo italienne confirme ici les qualités que nous avions observées dans son interprétation du rôle-titre de Serse à Halle (voir notre compte-rendu). Elle s’acquitte de manière magistrale des deux grands airs de la partition, l’aria di paragone Che destrier (acte I) et le célèbre Gemo in un punto (au finale du second acte), s’imposant sans peine face aux cors et trompettes. Si les ornements ne sont pas particulièrement spectaculaires, ils sont en revanche très naturels et s’appuient sur une longueur de souffle remarquable ; la diction reste toujours extrêmement nette et intelligible. Nous avons beaucoup aimé (et le public aussi !) son Mentre dormi (acte I), à l’ornementation délicate et au noble phrasé.

Theodora Raftis s’empare avec brio du rôle de Mégaclès. La soprano chypriote nous gratifie d’ornements pyrotechniques dans les reprises du valeureux Superbo di me stesso (acte I) ; elle sait aussi susciter notre compassion (le bouleversant Se cerca l’amica, à l’acte II). A ses qualités vocales s’ajoute une indéniable sensibilité théâtrale, qui lui permet d’incarner avec sincérité le déchirement du personnage entre sa loyauté envers la promesse faite à son ami et son attachement amoureux : ses mimiques, ses silences dans les récitatifs sont aussi expressifs que ses paroles.

Carlotta Colombo nous entraîne avec conviction dans le maelstrom des sentiments qui agitent le cœur d’Aristée, tour à tour jeune amoureuse promise en récompense au vainqueur des Jeux (!), animée d’empathie envers Argène, puis apprenant que son amoureux cède sa place de vainqueur par loyauté… Ses récitatifs sont particulièrement expressifs, son timbre légèrement acidulé en renforce la charge émotive. La soprano se montre particulièrement brillante dans le duo avec Mégaclès qui conclut l’acte I (Nei giorni più felici). Autre soprano de la distribution, Silvia Frigato incarne la fidèle et déterminée Argène. Elle aussi se montre très expressive dans les nombreux récitatifs du rôle. Malgré une émission un peu serrée, elle nous convainc par son sens du phrasé dans l’évocation de sa Crête natale (O care selve) comme dans ses airs de détresse à l’acte II (Chi non desse et No, la speranza).

Le ténor Anicio Zorzi Giustiniani souligne l’autorité mais aussi la dureté de Clisthène, ce roi qui a ordonné l’abandon de son jeune fils parce que l’oracle lui avait prédit qu’il tenterait de l’assassiner. Son phrasé est soigné, sa diction parfaitement intelligible. Ses airs vigoureusement ornés ont été salués de larges applaudissements mais nous avons préféré son récitatif accompagné (l’unique de la partition) O degli uomini padre, qui met en valeur ses qualités théâtrales et son expressivité.

Autre ténor de la distribution, Matteo Straffi incarne Aminthas, le précepteur de Lycidas. Son air du premier acte, A un guerrier invicto, manque quelque peu de panache. Le chanteur se rattrape avec éclat au second acte dans le Siam navi, largement applaudi. Enfin, la contralto Francesca Ascioti parvient à donner une belle consistance au rôle secondaire d’Alcandre, pompeux conseiller du roi. Elle se montre à l’aise aussi bien dans les aspects ridicules du personnage (au début du second acte) que dans le bel air lent de compassion du début de l’acte III (L’infelice, in questo stato).

Cette production sera diffusée sur France Musique le 8 août prochain puis disponible en réécoute sur le site. Elle a également fait l’objet d’un enregistrement qui vient de sortir sous le label Arcana.

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