Un testament musical
La Messe en si mineur BWV 232 a eu une genèse compliquée ; elle a été conçue à trois époques de la vie de Jean-Sébastien Bach (1685-1750). En 1724, ce dernier composa un Sanctus exécuté à Leipzig, la même année à Noël. En 1733, il envoya à l’électeur de Saxe et futur roi de Pologne, Frédéric Auguste II, (1696-1763) récemment converti au catholicisme, une composition comportant le Kyrie et le Gloria qui devaient plus tard ouvrir la Messe en si. A cette époque Bach souhaitait être nommé maître de chapelle à la cour de Dresde et la lettre d’accompagnement de cet envoi, écrite habilement avec toutes les formes en usage, était quasiment une demande d’emploi. Ce n’est qu’à la fin de sa vie, entre 1747 et 1749, que Bach conçut le projet d’une grande messe en latin en ajoutant les parties traditionnelles du missel romain. Il reprit le Sanctus de 1724, le Kyrie et le Gloria de 1733 et leur ajouta un Credo, un Benedictus, un Hosanna et un Agnus Dei. Pour ce faire, Bach recourut au procédé courant à l’époque de réutiliser des œuvres précédemment écrites et notamment des extraits de cantates ou d’oratorios. C’est ainsi que sur les 25 sections de la Messe, 15 sont des emprunts à des œuvres antérieures. Les compositions originales (Credo, Incarnatus est, Confiteor) font partie de ses toutes dernières créations. On peut imaginer que Bach ait réuni dans cet édifice colossal le meilleur de sa production, une sorte d’anthologie de son œuvre passée. Toutefois cette messe complète n’est pas une œuvre de musique pure à l’instar de l’Art de la Fugue par exemple, c’est avant tout une œuvre religieuse vivante qui pourrait être exécutée, en théorie, lors d’une célébration, malgré sa durée de presque deux heures. Le Requiem de Giuseppe Verdi,d’une durée d’une heure et 40 minutes, a bien été donné aux obsèques d’Alessandro Manzoni, un ami du compositeur. La Messe en do mineur K 427 de Wolfgang Mozart, dont la longueur aurait été considérable si elle avait été terminée, était prévue comme une messe d’action de grâce pour célébrer son mariage avec Constance Weber. En tout état de cause et quelqu’eût été sa destination finale, la Messe en si est un testament musical d’une profondeur spirituelle exceptionnelle et un témoignage vibrant de la foi chrétienne de son auteur..
Après quelques mesures d’introduction affirmant la tonalité de si mineur, le sujet de la fugue du Kyrie eleison débute aux instruments puis les cinq voix de ténor, alto, soprano I, soprano II et basse entonnent successivement ce sujet. Le vaste flux musical enfle comme une marée montante, gagne en puissance tout en restant dans les limites d’une prière fervente et sereine. D’emblée la lecture du chœur et de l’orchestre Vox Luminis et de Lionel Meunier procure à l’assemblée massée dans l’église Notre-Dame une profonde sensation de plénitude. La musique de Jean-Sébastien Bach résonne dans un volume idéalement approprié, celui d’une architecture romane typiquement bourguignonne avec ses pilastres cannelés inspirés de l’antiquité. Le Christe eleison, duo pour soprano (Kristen Witmer) et alto (Victoria Cassano), presque galant d’esprit, très joliment chanté par les solistes, offre un contraste étonnant avec la fugue du premier Kyrie. Le Kyrie II en fa # mineur qui suit, est un motet sévère en forme de fugue. Plus tourmentée que celle du Kyrie I, la prière pénitentielle du second Kyrie recèle en elle une angoisse perceptible comme le montrent le terrible saut d’octave des sopranos, qui atteignent le La4 ainsi que les chromatismes et les dissonances qui suivent comme si la foule des croyants craignait que ses péchés ne lui fussent pas remis. Le Kyrie résume, à lui seul, la démarche musicale du Cantor de Leipzig avec deux styles en présence : le style moderne d’une part : chœur baroque richement instrumenté (Kyrie eleison I) ou aria galante avec accompagnement d’instruments solistes (Christe eleison) et le style ancien d’autre part : motet polyphonique archaïque issu de la Renaissance (Kyrie eleison II). On retrouvera ces deux styles tout au long de l’œuvre. Notons dès à présent que les solistes sont tous issus du Chœur Vox Luminis ce qui donne à l’exécution une très belle homogénéité.
Le Gloria débute en ré majeur (ton joyeux et guerrier selon Marc-Antoine Charpentier,1643-1704) avec une fanfare éclatante des trois trompettes baroques dans l’aigu. Ce début très brillant du chœur, scandé par les timbales, est tempéré dans la section Et in terra pax merveilleusement chantée par les cinq pupitres du chœur Vox Luminis (fabuleuses sopranos). Le Laudamus te en la majeur (tonalité très sensuelle) est une aria galante accompagnée par une merveilleuse partie de violon solo d’une extrême virtuosité (Cynthia Freivogel) et chantée par l’excellente alto Victoria Cassano. Le Gratias agimus tibi est un motet en valeurs longues, alla breve (4/2), de style ancien comme le montrent les diminutions qui surviennent dans la suite de l’exposé du thème. Après le charmant duo pour soprano et ténor avec traverso obligé en sol majeur du Domine Deus, survient le Qui tollis peccata mundi en si mineur confié au chœur, centre de gravité du Gloria. Cette section basée sur un texte essentiel de la foi chrétienne, inspire à Bach une de ses plus puissantes et émouvantes pages chorales. La conclusion est en si majeur avec une tierce picarde. Après deux jolis airs pour alto solo et hautbois d’amour (Qui sedes), pour basse (Felix Schwandtke) et une magnifique partie de cor naturel jouée par Bart Cypers (Quoniam tu solus sanctus), le Gloria se termine avec un chœur jubilant en ré majeur, Cum Sancto Spiritu. Les trompettes s’en donnent à cœur joie dans l’extrême aigu. On ne peut qu’admirer la cohésion et l’homogénéité du chœur et de l’orchestre Vox Luminis.
La profession de foi du Credo, noté Symbolum Nicenum sur la partition, débute par un motet en ré majeur à cinq voix en valeurs longues. Le thème, Credo in unum Deum, composé de doubles rondes et de rondes appartient au plain chant. La suite Patrem omnipotentem est une diminution du thème initial. Ce motet de style archaïque évoque Monteverdi et on s’attend presque à entendre des cornets accompagnant les sopranos ; ces dernières gravissent les hauteurs les plus éthérées avec une voix très pure jusqu’au Si4 ! Ce sont bien sûr des trompettes (et non des cornets) qui doublent les parties les plus aiguës. La polyphonie est tellement belle qu’on en a les larmes aux yeux. L’Incarnatus est et le Crucifixus forment le centre de gravité de ce Credo. Le sublime Incarnatus est consiste en un accord parfait de si mineur descendant, énoncé par les altos et répété dans des tonalités différentes par les autres voix. Un motif chromatique poignant aux cordes, répété tout au long, confère une intense émotion à ce motet. Le Crucifixus en mi mineur reprend le même principe avec un thème chromatique énoncé par les quatre voix du chœur dans des tonalités différentes. Un désespoir cosmique envahit les dernières mesures, sur les mots sepultus est, murmurés par le chœur. Et resurrexit en ré majeur impressionne par son caractère jubilatoire ; il s’enchaîne à l’air célèbre Et in Spiritum Sanctum chanté par une magnifique basse soliste (Anton Haupt). La suave mélodie accompagnée par le hautbois d’amour (Benoît Laurent) est un délice pour l’oreille et pour le cœur. Les paroles Credo in unam sanctam catholicam et apostolicam ecclesiam sont répétées plusieurs fois, ce qui peut étonner venant d’un compositeur luthérien, mais le terme catholique doit être pris dans son sens originel c’est à dire universel. Le Confiteor en fa # mineur est un motet à cinq voix, sorte de ricercar contrapuntique. Pendant que quatre voix se livrent à des contrepoints variés et subtils, les ténors chantent un cantus firmus. On arrive alors, à mon humble avis, au passage le plus extraordinaire de la Messe, formé de modulations enharmoniques sur les paroles Et expecto resurrectionem mortuorum (j’attends la résurrection des morts), sorte de ricercar harmonique cette fois, aux sonorités d’une incroyable modernité. Ce passage exceptionnel est admirablement mis en valeur par l’ensemble Vox Luminis. Un chœur triomphal reprend les paroles Et expecto resurrectionem en ré majeur et met un point final au Credo.
Le Sanctus en ré majeur à six voix (un pupitre supplémentaire d’alto) est très spectaculaire avec ses triolets de croches aux voix hautes qui m’évoquent une sonnerie de cloches, il est suivi par l’étourdissante fugue du Pleni sunt coeli. Le Hosanna in excelsis en ré majeur pour deux chœurs à quatre voix est une merveille de contrepoint parfaitement mis en place par Lionel Meunier dont la direction est lumineuse et inspirée. Le Benedictus en si mineur est un air pour ténor (Jonathan Hanley). Il débute avec un long solo de traverso en triolets de doubles croches à l’incroyable sonorité. Félicitations aux deux merveilleuses flûtistes, Sophia Kind et Stéphanie Troffaes et au ténor. Le magnifique Agnus Dei en sol mineur débute avec un solo de violon très élaboré (Caroline Bayet). Le soliste, un alto (Matthias Dähling), chante une poignante mélodie avec une voix d’une merveilleuse douceur. Pour le Dona nobis pacem, Bach reprend le chœur Gratias agimus tibi du Gloria et cette œuvre surhumaine se termine dans la sérénité et la plénitude.
Une exécution à la hauteur d’une des plus grandes œuvres de l’esprit humain.

