Concert d’ouverture – Festival de la viole de gambe d’Asfeld

La viole, du baroque au contemporain

Ce samedi 27 juin 2026 a été l’une des journées les plus chaudes de toute l’histoire de France : 40 degrés au thermomètre de la voiture qui traverse la Champagne crayeuse, ses champs de blés en pleine moisson et ses villages calfeutrés. Au bout des Grandes Plaines, il y a les Ardennes et, à leurs portes, la commune d’Asfeld et son église, bâtie en 1683, que le fascicule à l’entrée décrit comme « l’un des plus curieux et des plus remarquables monuments de l’époque baroque » ; et Borromini et Guarini en ont fait un ou deux.

Mais c’est bien à l’art baroque italien auquel a voulu renvoyer Jean-Jacques de Mesmes, seigneur local et commanditaire de l’église Saint-Didier auprès de l’architecte François Romain qui a réussi « à traduire en pierre un rêve de l’imagination » : construire un édifice religieux en forme d’instrument de musique, afin que les chants et les prières des hommes montent facilement à Dieu, portés par les ondes musicales. Bâtie en briques, convexes et concaves, l’église d’Asfeld, avec son péristyle, son campanile, sa rotonde, reprend la silhouette d’une viole ; c’est la singularité de cette architecture qui a inspiré Christian Weeger, secrétaire de la Société française de Viole, à créer, dès 2001, le Festival international de la viole de gambe qui se tient de manière biennale dans cette petite ville du Pays rethélois ; 2026 en est la douzième édition.

Pavanes en cortège, bals historiques, ateliers d’écoute, promenades en calèche, petits concerts en consort dans le péristyle de l’église, salon de luthiers avec des exposants venus d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas ; le temps d’un week-end, Asfeld vit aux rythmes des violes ; la programmation musicale est riche : chants de l’Europe médiévale, Renaissance espagnole, baroque tardif, et même musique contemporaine avec le concert qui, ouvrant le Festival, a apporté une nouvelle lumière sur les modalités de l’instrument. La musique contemporaine est un répertoire peu commun pour des gambistes habitués à Bach et Marais ; pourtant, les compositeurs, dont certains présents en salle, autant que les interprètes, ont montré que la viole de gambe, comptant sur une vaste palette d’harmonies, pouvait se prêter à des œuvres plus récentes.

Les pièces ont renouvelé la manière de jouer et d’entendre la viole : glissandos, sons stridents, notes très graves, appogiatures dissonantes, vibratos, les partitions ont redéfini la norme musicale de l’instrument. Malgré la qualité de leur écriture et la technicité certaine de leur exécution, quelques œuvres ont un peu laissé le public perplexe, sans que l’on puisse cependant imputer la faute à leur exigence musicale, ou simplement à la chaleur que les programmes utilisés en éventail dans l’église n’ont pas réussi à balayer. Dans Luciole bronze à la lune d’Eric Fischer et Plainte de Bruno Giner, Marianne Muller a su déployer, non une mélodie, mais un tapis sonore sur lequel se sont dessinés doubles croches, motifs inconfortables, grands coups d’archer ; un pupitre est tombé dans un bruit de fracas et a trouvé sa place dans la partition. Si Ombres de Gyorgy Kurtag, interprété par Christophe Coin, avec ses pianissimi menaçants, rappelant la musique de film d’horreur, a été difficilement appréciable, tout le reste du concert a été plutôt plaisant.

Les autres œuvres contemporaines se sont référées à l’histoire de la musique : Cloches dans le lointain, de Rudolf Sülzenbach, évoquent les douceurs baroques, les arpèges de Debussy, la violence d’un jeune Stravinsky et les boucles de la musique sérielle. Philippe Hersant rend hommage à la tradition baroque de la viole avec son cycle de miniatures L’Ombre d’un Doute qui fait allusion à l’Orfeo de Monteverdi. Lucile Boulanger et les étudiants du Conservatoire national de Paris en ont joué cinq moments musicaux : La Fanfare qui, entrecoupée de graves contemporaines, reprend le thème de grande pompe et les rythmes enjoué de l’ouverture ; La Messagère, annonçant la mort d’Eurydice, qui lamente des plaintes arabisantes avec des sauts de demi-tons ; Les Ombres qui exécute une mélodie essayant de se profiler entre des sons col legno, les cordes frappées avec le bois de l’archet rappelant certainement les os des morts en Enfers ; La Harpe d’Orphée dont les arpèges en pizzicato sur la viole de gambe évoque évidemment la lyre, mais la rapprocherait aussi d’autres sons d’autres instruments, à mi-chemin entre la contrebasse et la guitare ; enfin, les Esprits, par nature de lumière et d’obscurité, qui alternent entre notes graves et cris des aiguës.

Mme Boulanger, excellente gambiste, a interprété La Dame d’onze heures de Claire-Mélanie Sinnhuber ; il a été question de nature, de gammes, du temps qui passe, de blanches tenues, de doigts dansant sur les cordes, de dissonances agréables, de notes qui sonnent les heures ; quand tout à coup, l’église s’est mise, elle aussi, à sonner ses propres cloches pour annoncer les vêpres ; la musicienne a bien tenté de continuer son morceau mais, vaincue par ce tonnerre de percussions, elle a dû interrompre son monologue musical. En pleine canicule, l’église d’Asfeld a réussi son pari : des violes de gambe s’est élevée la musique des hommes à Dieu ; le message a été entendu : le soir même, ce fut l’orage et le retour à un peu de fraîcheur.

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