Works for cello & theorbo – Consobrinae

Violoncelle et théorbe, une belle combinaison sonore

Consobrinae, tel est le titre choisi pour leur tout premier enregistrement par Hermine Horiot et Giovanni Bellini. Pourquoi ce mot latin qui signifie cousins ? La réponse est simple: violoncelle et théorbe sont à l’évidence cousins dans leur tessiture et partagent les mêmes origines italiennes. Du violoncelle, il est souvent dit qu’il est l’instrument le plus proche de la voix humaine, quant au théorbe, sa capacité à produire des sons très graves a fait de lui l’instrument par excellence de la basse continue, mais aussi un instrument soliste de premier ordre.

Inventé à la fin du XVIe siècle, le violoncelle apparaît rapidement comme un concurrent de la viole de gambe qu’il finira par supplanter, en partie grâce à sa sonorité plus puissante. Le luthier de Crémone Andrea Amati construit le premier violoncelle de l’histoire aux environs de 1552 et en fixe sa forme actuelle que son petit fils Niccolo Amati rendra définitive. Le terme violoncello apparaît pour la première fois dans un opus d’un certain Giulio Cesare Arresti portant le titre de Dodici sonate a duo e a tre, op. 4 publié à Venise en 1665. Peu à peu, le violoncelle s’émancipera de son rôle d’accompagnateur et sera reconnu au XVIIIe siècle comme instrument soliste à part entière, grâce notamment à Antonio Vivaldi. Bien qu’il ne fût pas violoncelliste, il composera vingt sept concertos et onze sonates dédiés à cet instrument ! Le violoncelle est ensuite introduit en France par des musiciens italiens au début du XVIIe siècle, notamment à la faveur de mariages royaux, aux alentours des années 1620-1630, et les premiers violoncelles fabriqués en France datent du milieu du XVIIᵉ siècle.

Le théorbe est quant à lui une évolution du luth dont la caisse de résonance a été agrandie et qui s’est vu adjoindre un second chevillier pour les cordes graves, lesquelles sonnent à vide, donc sans intervention du musicien sur le manche. Leur accord change en fonction de la tonalité des pièces jouées. Giovanni Girolamo Kapsberger est considéré comme l’un des pionniers de l’instrument désigné alors sous le nom de chitarrone. Le mot tiorba apparaît pour la première fois en 1598 dans le dictionnaire italien-anglais A Worlde of Wordes de John Florio. Et selon le musicologue et compositeur Sébastien de Brossard, on doit son introduction en France à Nicolas Hotman qui était à la fois gambiste et théorbiste. Le Dictionnaire de musique publié en 1703 par Christophe Ballard mentionne en effet que l’« On prétend que c’est le Sieur Hotteman, si fameux d’ailleurs pour le jeu et les pièces de la basse de viole, qui en a été l’inventeur en France ». La présence du théorbe dans le paysage musical français est attestée au cours du premier tiers du XVIIIe siècle. Sébastien de Brossardindique par ailleurs que « depuis environ cinquante ou soixante ans [le théorbe] a succédé au luth pour jouer les basses continues », ce qui permet de situer avec une relative précision son apparition en France durant la décennie 1640-1650.

Consobrinae © Vincenzo Errico

D’abord plutôt tournée vers le répertoire dit moderne au violoncelle, Hermine Horiot s’intéresse de près au répertoire baroque depuis sa rencontre avec le luthiste Giovanni Bellini devenu depuis son conjoint. Mais « je ne me considère ni violoncelliste «baroque», ni violoncelliste «moderne», simplement une musicienne qui cherche à enrichir mon jeu à travers le travail de différents répertoires » déclare la musicienne. Giovanni Bellini a, comme la plupart des luthistes actuels, commencé par l’étude de la guitare classique, avant de se tourner vers les instruments anciens à cordes pincées. En 2022, il fonde un duo avec Hermine Horiot, lequel s’ouvrira ensuite à d’autres musiciens pour devenir l’ensemble Camera Oscura. Tous deux ont déjà enregistré chacun de leur côté par le passé, mais Consobrinae est leur première réalisation ensemble en duo. Malgré la proximité de leur tessiture respective, la rencontre musicale entre le théorbe à cordes pincées et le violoncelle à cordes frottées demeure assez inédite. Hormis quelques concerts donnés par Thomas Dunford et Bruno Philippe (archiluth et violoncelle), force est de constater que ces deux instruments se retrouvent assez rarement réunis en duo, que ce soit en concert ou dans des enregistrements, contrairement aux duos viole de gambe/ théorbe qui ont déjà fait l’objet de plusieurs enregistrements, notamment d’œuvres de Marin Marais. Il s’agit donc d’une première au disque, Hermine Horiot et Giovanni Bellini ont imaginé pour l’occasion un programme très personnel en forme de parcours sonore autour de la musique italienne et française, dans lequel on retrouve notamment des œuvres d’Alessandro Scarlatti et de Robert de Visée (1652-1725).

Les premières mesures de la Sonate en ré mineur pour violoncelle et basse continue d’Alessandro Scarlatti (à écouter ici) donnent d’emblée le ton ! Le violoncelle signé Matteo Goffriller (1699), qui fut autrefois et durant un peu plus d’un demi-siècle celui d’Anner Bylsma, fait littéralement merveille dès les premières notes par sa sonorité ample et ses basse profondes. L’accompagnement au théorbe de Giovanni Bellini soutient avec justesse et délicatesse la ligne musicale du violoncelle. Cette sonate d’introduction à l’écriture des plus raffinée est une splendeur, elle laisse présager le meilleur pour la suite. Né à Palerme en 1660 dans une famille de musiciens, Alessandro Scarlatti compte parmi les compositeurs majeurs de l’ère baroque. Surnommé l’Orphée italien par ses contemporains, son nom et sa musique étaient connus dans l’Europe entière. Décédé à Naples en 1725, il laisse derrière lui une œuvre considérable comprenant soixante dix opéras, plus de six cent cantates, une trentaine d’oratorios, des messes, des œuvres pour le clavier, des sonates, des concertos grosso… Enfin, il est le père de l’éminent Domenico Scarlatti, un compositeur bien connu des clavecinistes !

Vient ensuite un Prélude et une Passacaille de Robert de Visée interprétées au théorbe seul, dévoilant une sonorité riche et chaude et un toucher d’exception qui n’est pas sans rappeler celui de Pascal Monteilhet. Giovanni Bellini imprime à ce Prélude non mesuré de belles respirations, son interprétation est sobre, sans artifices inutiles. La Passacaille qui suit est une pièce souvent jouée et enregistrée, mais elle compte assurément parmi les plus belles écrites par le guitariste favori du roi Louis XIV. La fluidité de son jeu ainsi que son art de l’ornementation transcendent cette pièce dont les variations presque hypnotiques semblent se dérouler à l’infini !

La Sonate en sol majeur de Domenico Gabrielli est écrite dans un style très différent et étonnamment novateur pour l’époque. Violoncelliste virtuose célèbre en son temps, il naît à Bologne en 1651. Considéré comme l’un des pionniers de l’instrument, il est l’un des tous premiers à composer et à publier des pièces pour le violoncelle seul. Ses sept Ricercare constituent d’ailleurs un sommet du genre, mais ils ont hélas été assez peu enregistrés. Il mène sa carrière musicale pour l’essentiel à Venise, mais aussi à Bologne où il fut membre en tant que premier violoncelliste de l’orchestre de San Petronio qui était alors la formation musicale la plus importante de Bologne. Il disparaît prématurément en 1690 à l’âge de 41 ans. Il est accessoirement intéressant d’évoquer une innovation venue à cette époque des luthiers de Bologne qui allait bouleverser à jamais le jeu des instruments à cordes et, par conséquent, l’écriture musicale destinée à ces instruments. En effet, dans les années 1660, ces derniers mirent au point les premières cordes filées destinées aux deux cordes les plus graves du violoncelle. Ces nouvelles cordes permettaient de produire une sonorité plus claire et permettaient l’utilisation d’un instrument plus petit tout en conservant les qualités sonores d’instruments plus conséquents utilisés pour le continuo. Dès le premier mouvement de cette sonate de Domenico Gabrielli se ressent une belle maîtrise de l’écriture de la part d’un compositeur qui connaît parfaitement son instrument et sait en exploiter les possibilités sonores et expressives. Dans cette sonate, Hermine Horiot joue cette fois un autre violoncelle au son plus doux, légèrement moins rauque, construit pour elle par le luthier suédois Peter Westerlund en 2014 d’après un modèle de Domenico Montagnana (1690-1750). Il est intéressant en aparté de préciser que ce luthier fût l’élève puis l’assistant de …Matteo Goffriller, avant de s’installer ensuite à Crémone puis de s’établir définitivement à Venise en 1721. Peu de ses instruments originaux sont signés et leur ressemblance avec certains instruments de Stradivarius rend leur identification assez difficile. Domenico Montagnana est considéré, avec Stradivarius et Niccolo Amati, comme l’un des plus grands luthiers de cette époque. Du choix de cet instrument, Hermine Horiot explique que le Bylsma (violoncelle signé Goffriller – NDLR) « est arrivé en cours de route et je souhaitais que mon instrument figure aussi sur ce disque car bien qu’il ne soit pas «baroque», il m’a merveilleusement servie pendant deux années difficiles où je n’avais qu’un seul instrument, et donc très sollicité au niveau des réglages, changements de cordes (métal-boyau et vice versa), de chevalet…bref… je le laisse tranquille remonté «moderne» mais il méritait amplement sa place dans ce disque ». A titre d’explication complémentaire, le répertoire baroque nécessite des cordes différentes, un diapason différent et un chevalet différent, ce qui oblige à un travail de préparation fastidieux et accessoirement coûteux. Enfin et pour finir, il convient à nouveau de souligner la qualité de l’accompagnement au théorbe de Giovanni Bellini, toujours très à propos, sans excès d’effets de style, témoignant aussi d’une parfaite complicité entre les deux musiciens.

On retrouve un autre prélude non mesuré de Robert de Visée écrit pour le théorbe, le Prélude en Gesolreut. Il est utile de rappeler que ces préludes spécifiques à la musique française avaient à l’origine une double fonction : vérifier l’accord de l’instrument, et installer la tonalité d’une suite. Il est interprété avec sensibilité par Giovanni Bellini, jouant à merveille sur les oppositions entre le registre aigu et les basses profondes, les silences, les ornementations et les variations de rythme. La Chaconne qui vient à la suite est l’une des plus connues parmi les pièces par Robert de Visée, mais comment résister à la beauté d’une telle pièce, interprétée de façon aussi magistrale ? Il faut garder à l’esprit que Robert de Visée était considéré en son temps comme l’un des maîtres du luth, de la guitare et du théorbe ; il a laissé à la postérité des œuvres majeures écrites pour ces trois instruments. Il est utile également de faire mention de cette transcription magistrale de l’entrée d’Apollon extraite du ballet Le triomphe de l’amour de Jean Baptiste Lully, dont l’écriture arpégée s’avère totalement adaptée au théorbe. S’inspirant du travail de transcription réalisé par Robert de Visée, une pratique totalement habituelle à l’époque, Giovanni Bellini a lui aussi réalisé avec bonheur la transcription pour le théorbe de pièces écrites à l’origine pour le clavecin ou la viole de gambe. Et ces transcriptions donnent un éclairage totalement différent à ces pièces bien connues des mélomanes. Qui ne connaît pas Dodo ou l’amour au berceau tiré du XVe ordre de François Couperin, un air devenu célèbre qui a donné une berceuse célèbre encore chantée de nos jours (à écouter ici)… Giovanni Bellini en propose une lecture à la fois personnelle et originale, empreinte de douceur et de sérénité. Plus étonnant encore, cette transcription inattendue du Badinage de Marin Marais dont l’écriture arpégée se prête totalement au théorbe ! Elle permet de découvrir cette pièce parmi les plus connues de Marin Marais sous un jour totalement différent, jouée sur un ton grave, presque solennel, tranchant avec la légèreté qu’on lui connaît habituellement lorsqu’elle est jouée à la viole de gambe. De plus, l’écoute de cette transcription donne même l’impression qu’elle a été à l’origine écrite pour le théorbe et non pour la viole… et on peut même s’interroger sur le fait que Robert de Visée ne l’ait pas lui même transcrite en son temps, mais ce fut peut être le cas, qui sait, car beaucoup de pièces de Visée ont hélas été perdues.

Le présent enregistrement comprend trois pièces inédites écrites par Giulio Taglietti, un compositeur et violoniste italien dont on dispose de très peu d’éléments biographiques. Né à Brescia vers 1660, il enseigne le violon à partir de 1702 au collège des Jésuites de Brescia. Entre 1695 et 1715 il publie treize recueils comprenant notamment des sonates, des sonates en trio, des airs avec accompagnement instrumental ainsi que des concertos. Il a cependant inscrit son nom dans l’histoire de la musique pour être à l’origine de l’introduction du da capo dans le domaine de la musique instrumentale, un usage alors réservé aux œuvres écrites pour la voix. En 1709, il publie Trente Arie da suonare pour violoncelle et épinette ou violone (instrument basse de la famille des violes) op. 3. Parmi ces Arie, Hermine Horiot en a choisi trois qui n’avaient jamais été enregistrées auparavant. On retiendra tout particulièrement l’Aria da suonare XXIX écrite en trois mouvements. Quelques mesures d’introduction au théorbe sur une basse obstinée laissent place à un violoncelle développant un air mélancolique, empreint de grâce et de sérénité. S’ensuit alors un mouvement plus enlevé s’achevant sur plusieurs mesures au violoncelle sans accompagnement permettant d’apprécier au mieux la grande richesse sonore de l’instrument signé Peter Westerlund. Le troisième mouvement est une reprise en da capo du premier mouvement qui souligne une fois encore la complémentarité des deux instruments et la complicité entre les deux artistes (à écouter ici). L’accompagnement au théorbe demeure d’une grande sobriété et la ligne mélodique est soutenue avec une infinie délicatesse par Giovanni Bellini. Avec cette pièce d’une beauté sombre, l’enregistrement atteint son point culminant dans l’expressivité.

Le nom de Nicola Francesco Haym n’est pas inconnu des amateurs d’opéras de Georg Friedrich Haendel, il est en effet l’auteur de plusieurs de ses livrets, parmi lesquels celui de Giulio Cesare. Né à Rome en 1678, très vraisemblablement d’origine juive, il commence sa carrière en tant que violoncelliste en Italie avant de rejoindre Londres en 1701. En 1720, il est membre de la Royal Academy of Music, toujours en tant que violoncelliste. Il décède en 1729 et laisse quelques compositions de musique de chambre, parmi lesquelles cette courte Sonate pour violoncelle et basse continue en la mineur écrite en 1698. Il s’agit du troisième enregistrement de cette sonate après Le Stagioni et Accademia Ottoboni, et l’interprétation des plus intimiste à deux instruments proposée par Hermine Horiot et Giovanni Bellini se distingue par son intensité dès les traits de spiccato au violoncelle des deux premières mesures. Écrite en quatre mouvements brefs, l’auteur y exploite à merveille la palette sonore du violoncelle à travers de judicieux changements d’atmosphère. Une fois de plus, le son chaleureux, d’une grande profondeur, un peu rauque par moments du violoncelle historique Goffriller transcende cette courte sonate qui s’achève sur un Presto brillant et extraverti.

Ce premier enregistrement en duo d’Hermine Horiot et Giovanni Bellini est en tous points remarquable, il se démarque par la qualité des interprétation proposées, par le choix d’un programme à la fois original et cohérent et par la qualité de sa prise de son, d’une très grande qualité, sans excès de réverbération, très proche des musiciens. Elle respecte parfaitement un subtil équilibre entre les deux instruments, et les bruits des doigts des musiciens que l’on entend par instants glisser et se déplacer sur le manche du luth et du violoncelle, parfois qualifiés de bruits parasites, renforcent le caractère vivant et l’impression de présence à son écoute. Cette enregistrement est aussi le fruit de la belle histoire d’un couple de musiciens qui a su développer une belle alchimie afin de mettre en exergue la complémentarité de leurs instrument respectifs, si différents et pourtant si proches. Il permet enfin d’apprécier cette belle combinaison sonore pourtant relativement inédite, mais si évidente, à travers un dialogue musical d’une rare intensité. « Le duo violoncelle-théorbe est une combinaison rare, je ne sais si c’est une première, mais effectivement on y associe souvent le clavecin. Ne pas avoir de clavecin limite les choix de répertoire assurément, mais en soignant ces choix et avec un travail exigeant, violoncelle et théorbe peuvent très bien se marier et se mettre en valeur l’un l’autre » explique Hermine Horiot. Démonstration en est faite avec Consobrinae !

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