Tancrède – Rossini

Un point de passage entre les fastes du baroque et le bel canto romantique

C’est à un Rossini de 21 ans que La Fenice commande un opéra à sujet « sérieux ». Rossini choisira pour sujet le Tancrède de Voltaire. La première eut lieu le 6 février 1813 mais ce n’est que le 11 février, lors de la troisième représentation que l’œuvre fut donnée dans son intégralité, les deux premières représentations ayant dû être interrompues du fait des indispositions des deux chanteuses. Le succès obtenu permit d’assurer 15 représentations supplémentaires. Pour la reprise de Ferrare, Rossini remplaça le lieto fine initial par une fin respectant le texte de Voltaire et voyant la mort de Tancrède. Enorme succès tout au long de la première moitié du XIXe siècle, Tancredi disparut peu à peu des scènes avant de retrouver le succès à partir des années 1950.

Archétype de l’art de la composition de Rossini, Tancredi décline tout le vocabulaire de l’opéra romantique italien avec une souplesse musicale sans pareil. L’ouvrage exige une distribution de très haut niveau, rompue aux subtilités du bel canto, tant les difficultés abondent, notamment pour les deux rôles de Tancrède et d’Amenaïde.

L’Opéra de Rome retrouve Tancredi après 22 ans d’absence de cet ouvrage et a choisi le final dramatique de Ferrare plutôt que le lieto fine de la création de 1813. Ce choix donne une dimension plus moderne à l’œuvre et donne à écouter la superbe scène de la mort de Tancrède qui montre tout le génie de Rossini dans ce final inhabituel dans lequel la musique s’épuise peu à peu pour finir sur un souffle.

L’œuvre est consacrée à Tancrède, exilé de Syracuse, qui revient pour défendre sa ville, menacée par des ennemis, et à son amante, accusée faussement de trahison. Le livret tiré de Voltaire devient ainsi prétexte à décrire l’affrontement du bien et du mal, la fragilité des sentiments humains et la fugacité de notre existence.

La mise en scène d’Emma Dante s’appuie sur la Sicile, lieu de l’action de l’œuvre. Elle s’inspire de l’Opera dei Pupi, choix tout à fait cohérent puisque les aventures des chevaliers héroïques en sont un sujet d’élection. En découle une proposition très cohérente, avec des décors et des costumes chatoyants mais aussi marqués du sceau d’une confection populaire et amateur. L’entrée en scène, lors du final, de Tancrède mourant, soutenu par les bâtons des marionnettistes est une superbe image. Seule faiblesse de cette jolie mise en scène, son caractère un peu trop systématique qui finit par être un peu ennuyeux par instants.

© Fabrizio Sansoni

La direction du grand rossinien qu’est Michele Mariotti n’appelle que des éloges. Le souci de respecter la partition et le style sont patents mais on perçoit aussi une volonté d’inscrire l’ouvrage dans une forme de continuité entre la musique baroque et une forme plus libre qui préfigure presque le romantisme.

Reste le choix de confier le rôle-titre, écrit pour un contralto en travesti, à un contraltista. Choix audacieux quand on sait que Marilyn Horne l’interpréta sur cette même scène et que les plus grandes mezzos s’y sont produites depuis la création. Rôle redoutable non seulement par son écriture mais aussi parce que Di tanti palpiti est un hit rossinien, passé dans la culture populaire italienne comme le relevait déjà Stendhal. Mais Carlo Vistoli ne fait qu’une bouchée de ce rôle dans lequel il démontre à quel point il possède les exigences de pureté du timbre, d’homogénéité des registres et d’agilité, et à quel niveau il conduit l’interprétation vocale et théâtrale de son personnage. Éblouissant dans ce Di tanti palpiti parfaitement conduit, orné avec le goût qu’on lui connaît et qui lui vaudra une longue ovation, il fut aussi bouleversant dans la mort de Tancredi, chantée sur le souffle avec un legato exceptionnel. Il gagne le pari de confier ce rôle à un contre-ténor, haut la main, et devient assurément aujourd’hui un des meilleurs interprètes du rôle.

© Fabrizio Sansoni

Il est merveilleusement secondé par une Amenaïde de très haut niveau également. La jeune et talentueuse Martina Russomanno donne beaucoup d’épaisseur à son personnage et sait se couler dans l’excellence stylistique qu’impulsent Mariotti et Vistoli. La voix est large, bien projetée, et le timbre très beau. Ce timbre se marie somptueusement avec celui du contre-ténor et leur évidente complicité renforce la crédibilité qu’ils donnent à leurs personnages.

L’Orbazzano de Luca Tittoto est plutôt de bonne facture au plan du chant. Il est scéniquement assez convaincant mais l’interprétation ne souligne qu’assez faiblement le caractère sournois et malfaisant du personnage. Antonino Siragusa est un ténor rossinien d’excellent niveau mais son interprétation est un peu vieille école et dénote beaucoup avec l’incarnation dramatique des deux amants. L’Isaura d’Ekaterine Buachidze m’a un peu déçu au contraire du très beau Roggiero de Maria Elena Pepi.

Ce fut une superbe soirée, de celles dont on se souvient. Le public a fait un vrai triomphe, totalement mérité, à cette représentation et notamment à Carlo Vistoli. Soirée d’exception qui laisse le sentiment d’avoir assisté à quelque chose de nouveau, montrant que ce Tancredi est en définitive un point de passage entre les fastes du baroque et le bel canto romantique. Confier le rôle à un contre-ténor affirme cette filiation et renforce la crédibilité et la virilité du rôle-titre.

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