Les débuts de la monodie accompagnée à Florence
C’est dans le cadre du Festival de la diversité culturelle Paris Centre que Marco Angioloni et son ensemble Il Groviglio ont lancé leur nouveau programme musical. Intitulé Amore Toscano, il explore les airs qui ont accompagné les débuts de l’opéra, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle en Toscane. Comme l’a rappelé le jeune ténor lors de sa présentation, c’est lors des noces d’Henri IV avec Marie de Médicis que fut représenté à Florence ce qui est considéré comme le premier opéra de l’histoire de la musique, L’Euridice de Jacopo Peri. Son apparition marque une évolution sensible des goûts musicaux : aux polyphonies savantes de la fin du Moyen Age et de la Renaissance succède la monodie accompagnée, un chant parfaitement intelligible émanant d’un seul chanteur (certaines polyphonies se plaisaient à « noyer » les mots dans l’ornementation : voir notre compte-rendu), accompagné de quelques instruments. Loin d’occulter le chant, l’accompagnement musical permet de mettre en exergue le texte ; il favorise l’expressivité du chanteur, là où la polyphonie mettait en avant la beauté des lignes de chant et leur savant mélange. Le programme rassemble des airs extraits d’opéras et de nombreux inédits, que le jeune ténor franco-italien, qui se plaît au passage à rappeler ses origines florentines attestées depuis plusieurs siècles, est allé rechercher à la Bibliothèque nationale de Florence. Ces airs sont entrecoupés de pièces orchestrales, qui offrent aux instrumentistes autant d’occasions de démontrer leurs qualités personnelles.
Dès les deux premiers airs (O che felice giorno et O dolcezza d’amore), Marco Angioloni développe une expressivité vocale appuyée du texte, relayée par une gestuelle ample et énergique, sans rien sacrifier de la fluidité de son phrasé. Des qualités qui nous avaient frappées lors de précédents concerts (voir en particulier ce compte-rendu) et qui confèrent un caractère très personnel à ses interprétations. Notons aussi son souci attentif des instrumentistes, qu’il guide en permanence par ses signes durant son chant. L’ensemble Il Groviglio offre ainsi une interprétation très en relief, particulièrement vivante, de ce répertoire.
Les airs suivants donnent un aperçu de la variété de la production musicale de cette période. Nous avons plus particulièrement retenu le très séduisant Non curi la mia pianta, émaillé de solos de harpe et orné de mélismes envoûtants ; l’étonnant inédit Non havea Febo, chanté avec une projection retenue, comme une confidence ; le douloureux Lasciatemi qui solo ou encore O miei giorni fugaci à la sensibilité exacerbée. Ineffabile ardore, extrait de la scène finale d’Il rapimento di Cefalo de Giulio Caccini, déploie d’amples ornements annonciateurs des évolutions ultérieures. Puissamment rythmé par la guitare, Gioite al mio canto (Réjouissez-vous à mon chant) d’Orphée (extrait de L’Euridice) conclut le concert dans une proclamation pleine d’allégresse, air qui sera ensuite repris pour le bis demandé par les applaudissements insistants du public.
Autour de ces airs chantés avec beaucoup d’engagement et de sensibilité, les pièces instrumentales choisies mettent chacune plus particulièrement un instrument en valeur. La guitare de Léa Masson ouvre et clôt ce cycle instrumental avec deux morceaux inédits d’Antonio Carbonchi, tout d’abord une Toccata puis une Passacaglia, pièces pour guitare solo. Les accords de l’instrument résonnent avec une grande netteté dans la nef de Saint-Germain l’Auxerrois ; les attaques sont d’une grande précision. Marina Bonetti développe les accords délicats de sa harpe dans une Toccata de Francesco Lambardo. Natacha Gauthier déploie sa maîtrise de la viole dans la Canzona prima de Frescobaldi, accompagnée par le théorbe, la harpe et le clavecin. Stéphane Fuget – qui avait dirigé il y a quelques semaines une Euridice très appréciée à Versailles, voir le compte-rendu – est le claveciniste « de luxe » de ce concert. Son interprétation de la Canzone del principe de Gesualdo permet enfin d’apprécier pleinement le moelleux de son clavecin, dont le son est malheureusement desservi par l’acoustique de la nef lorsqu’il joue avec les autres instruments.
Ce concert a réjoui le public présent ce soir-là dans l’église Saint-Germain l’Auxerrois, dont Marco Angioloni soulignait justement la proximité avec le Louvre, résidence d’Henri IV, roi français si intimement lié à la naissance de l’opéra à Florence. Gageons donc que ce programme tournera avec le même succès dans de nombreuses salles, voire qu’il fera l’objet d’un prochain enregistrement. Gioite al mio canto !

