Locura – Concert de l’Hostel Dieu & Compagnie Käfig

Quand la musique baroque inspire le hip-hop

Ce programme original est né de la rencontre entre le chef et claveciniste Franck-Emmanuel Comte et le danseur et chorégraphe Mourad Merzouki. Le premier est bien connu dans le milieu de la musique baroque ; avec son ensemble Le Concert de l’Hostel Dieu ; le second l’est dans celui de la danse hip-hop, pour laquelle il a fondé la compagnie Käfig. Tous deux sont très actifs sur la métropole lyonnaise ; leur rencontre, en 2017, lors du Festival des Nuits de Fourvière, a fait germer ce projet singulier, dans lequel des morceaux baroques dialoguent avec des danses hip-hop. Une précédente représentation, donnée à Lyon dans une distribution et sous un intitulé légèrement différents, avait déjà fait l’objet d’un compte-rendu dans ces colonnes.

Le concept de dialogue constitue assurément la caractéristique la plus frappante de ce spectacle. En effet, celui-ci ne se contente pas d’aligner des chorégraphies hip-hop sur des morceaux de musique baroque : la chanteuse (la soprano Adèle Huber) comme les instrumentistes du Concert de l’Hostel Dieu participent pleinement au spectacle. Les deux violonistes (André Costa et Florian Verhaegen) s’y plongent même avec ardeur : ils virevoltent, se déplaçant tels des escrimeurs dans la longueur de la scène ou défilent, portés sur les épaules des danseurs, tout en continuant de jouer imperturbablement de leur instrument… A certains moments, le spectacle repose entièrement sur un instrumentiste, rejoint par les danseurs pour le finale. Tour à tour, le percussionniste David Bruley, le contrebassiste Nicolas Janot, le guitariste Nicolas Murzy et et la violoncelliste Aude Walker-Viry développent ainsi une longue partie de solo.

Dardant au milieu d’une atmosphère générale très sombre, les lumières d’Esteban Loirat guident les yeux des spectateurs, élargissant ou rétrécissant le champ de vision à mesure des déplacements : elles aussi font complètement partie du spectacle. Elles soulignent des costumes nés de la même inspiration, noirs et parés de décorations or, qui contribuent également à ce sentiment d’un « spectacle total ».

© William Sundfor

Les musiques retenues possèdent évidemment un caractère rythmique marqué, qui se prête bien à la danse. Plusieurs sont issues du répertoire de la Follia italienne, elle-même issue d’une danse populaire apparue au XVe siècle au Portugal, la Folia. Son thème initial a inspiré de très nombreux compositeurs baroques, qui l’ont développé en variations virtuoses : celles de Vivaldi sont parmi les plus célèbres. En France, il est connu sous le nom de Folies d’Espagne. Les autres pièces partagent avec la Folia un caractère musical débridé, qui inspire à merveille les prodiges de souplesse et d’adresse développés dans les danses hip-hop. Le programme témoigne d’ailleurs d’une incontestable recherche musicale : on y trouve, à côté d’airs connus (ceux issus de la Follia, ou encore le Che si puo fare de Barbara Strozzi) des raretés issues d’ouvrages quelque peu oubliés, comme le Cesare in Egitto du compositeur vénitien Antonio Sartorio ou le ballet de cour Passacaille de la Folie, représenté par un air du chanteur et compositeur français Henry Le Bailly. Ce voyage musical parcourt la France et les péninsules ibériques et italiennes, il nous emmène jusqu’en Angleterre (avec un extrait du Timon d’Athènes de Purcell) et même dans le Nouveau Monde (avec un air de Santiago de Murcia transcrit à Mexico au milieu du XVIIIe siècle). A l’image de ces Folies apparues dans un milieu populaire puis reprises par des compositeurs, il mêle musiques réputées « savantes » et folklore populaire, comme les tarentelles napolitaines.

Le résultat est à la fois surprenant et séduisant, tant au plan visuel qu’au plan musical. Sur ce dernier point, nous avons toutefois regretté une sonorisation trop présente qui ôtait toute spontanéité à la musique, contrairement à la danse. Q’importe : ce spectacle original met en relief plusieurs caractéristiques communes que partagent la danse hip-hop et la musique baroque, qu’il s’agisse de la latitude laissée aux interprètes, de leurs interactions sur scène, d’un art enfin où la performance technique est toujours au service de l’agrément du spectateur et du plaisir des sens.

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