« Le Chant des Muses chrétiennes »
À côté des grands et petits motets, des messes en plain-chant ou concertantes sur des paroles latines, issues des psaumes et cantiques bibliques ou de textes paraliturgiques, le siècle de Louis XIV a également cultivé d’autres formes d’expression musicales religieuses. Alors que le recours à des paroles françaises semblait jusque-là spécifique des œuvres protestantes, depuis le Psautier Huguenot de Clément Marot, on voit néanmoins se développer des œuvres sacrées en français, dans la sphère catholique comme les Pastorales de Marc-Antoine Charpentier narrant et célébrant la naissance de l’Enfant Jésus. Tout au long du XVIIe siècle, alors que les peintures d’un Baugin, d’un Stoskopff ou encore d’un Champaigne varient les formes de vanités, se développe également un genre intime, propre à stimuler une religiosité domestique au travers de recueils d’airs spirituels, tantôt originaux, tantôt parodiques. Concernant ces derniers, quelques albums remarquables ont permis de se familiariser avec ce répertoire, très confidentiel mais d’une réelle qualité. On évoquera donc La Semaine Mystique de l’ensemble Faenza, explorant des parodies du temps de Louis XIII, Parodies spirituelles et spiritualité en parodies où l’exquise Céline Scheen et les Menus Plaisirs du Roy de Jean-Luc Impe revisitent nombre d’airs délicieux. On ne peut non plus omettre l’exceptionnel Manuscrit des Ursulines de la Nouvelle Orléans où Anne-Catherine Bucher et son Concert Lorrain convient à un voyage savoureux où les airs de Lully, Campra, Desmarets, Couperin, Marais, Stuck se voient parés de paroles édifiantes, à l’instar des fameuses productions de l’abbé Pellegrin dont certaines sont passées à la postérité.
Dans le contexte de la Contre-Réforme, il s’agit également de lutter contre le libertinage. Comme l’écrit l’excellent Thierry Favier (auquel nous avons emprunté le titre de cette chronique) dans Chants et apostolat en milieu mondain à la fin du XVIIe siècle : Bacilly et ses successeurs, le « contrepoison », envisagé par certains compositeurs, consiste à proposer des airs spirituels d’une facture aussi achevée que celle des airs de cours composés sur des textes galants. Moins fréquenté, l’air spirituel, original, s’avère particulièrement intéressant, suivant les évolutions stylistiques de l’air de cour jusqu’aux prémices des cantates françaises sur des sujets tirés des Écritures comme celles, si réussies, d’Élisabeth Jacquet de La Guerre etde René de Drouard de Bousset. Voici donc ici le chaînon manquant entre ces autres répertoires relativement plus connus. Si quelques airs d’Étienne Moulinié ont pu être exhumés dans certains enregistrements, ceux d’Henry Du Mont, magnifiques, n’ont guère eu l’heur de donner lieu à un album entier (quelques extraits figurent néanmoins dans un disque de Musica Favola avec Stephan Van Dyck). Aussi, la publication de Funestes Vanités par l’Ensemble Amaranthe s’avère-t-elle, en dépit du caractère assez confidentiel de sa diffusion, véritablement essentielle.
Jeune ensemble à géométrie variable, implanté dans le Morbihan, Amaranthe réunit autour d’un trio vocal (deux dessus et une basse) divers instrumentistes de talent. Tous se sont formés auprès de musiciens de renom et sont actifs dans de nombreux ensembles réputés bien connus des colonnes de BaroquiadeS. Le programme, absolument excellent, est fondé sur des inédits complets quant aux pièces vocales, alors que les pièces instrumentales retenues sont, elles, plus connues. Judicieusement positionnées, ces pages offrent une respiration bienvenue au milieu de ces textes où règne un esprit de pénitence. On goûtera ainsi le théorbe de Richard Civiol qui sait faire chanter un grave prélude de Robert de Visée. De même, l’excellente Ondine Lacorne-Hébrard sert avec bonheur Marin Marais, tout autant pour faire gémir sa Plainte que laisser converser avec esprit son Caprice. Nicolas Desprez, quant à lui, touche son clavecin avec goût, qu’il s’agisse d’introduire ce périple spirituel au moyen d’un court prélude improvisé ou d’investir la vaste et somptueuse Chaconne en fa majeur issue des pièces de l’énigmatique Gaspard Le Roux, auteur réputé d’un recueil dont les pièces peuvent se jouer à deux clavecins. Avec ses multiples couplets variés, cette pièce fait preuve d’un sens rhétorique accompli, magnifié ici par le scintillement subtil des cordes pincées. Tous ces musiciens se retrouvent au gré des airs pour livrer une basse continue parfaitement menée, soutenant avec autant de discrétion que d’efficacité les parties vocales.
Cécile Pierrot et Danaé Monnier offrent deux dessus délicieux, aux timbres bien agréables et qui se marient parfaitement dans leurs duos. De surcroît, leur diction est excellente et la souplesse de leur chant permettent aux doubles qu’offrent certains airs de révéler dans tout leur éclat leurs fines ciselures. Roland Ten Weges, de sa belle voix de basse-taille, souple et claire, vient leur apporter un soutien approprié, tout en sachant animer ses propres récits avec à-propos et un style parfait. Les Stances chrétiennes de l’abbé Testu lui permettent en particulier de bénéficier de quelques passages en solo très bien menés.
Si le programme s’évade du strict respect de la chronologie, ce qui n’est guère gênant en soi, rétablissons-la ici pour en commenter les différents épisodes. Parmi les compositions les plus anciennes, on trouve donc les airs de Denis Macé (1600-1664)faisant songer aux airs de Boesset et de Guédron, encore marqués par des allures de danses de cour (pavanes et gaillardes). Ceux-ci sont certes élégants mais leur expressivité s’avère encore un peu contenue et servent finalement de faire-valoir à ceux de la génération suivante, en l’espèce, ceux de Bertrand de Bacilly (1621-1690). Cet auteur, professeur très réputé, auteur de Remarques curieuses et sur l’art de bien chanter et particulièrement pour ce qui regarde le Chant françois, condamnait les parodies, dont l’air restait entaché de son esprit originel de mondanité et entendait poursuivre un « projet missionnaire avant tout esthétique » selon Favier. Possédant ces airs en fac simile de la Société de Musicologie du Languedoc depuis quelques décennies, nous ne pouvons que nous réjouir de pouvoir enfin en goûter quelques-uns, dans leurs plus beaux atours. Ceux à trois (Réjouis-toi et Il faut être insensé) sont particulièrement réussis, à mi-chemin entre l’art polyphonique d’un Du Mont et celui magnifiquement élégant d’un Lambert, bénéficiant en effet de doubles particulièrement ornés où les voix de dessus de Cécile Pierrot et Danaé Monnier font merveille. On appréciera en particulier dans Réjouis-toi, le passage Malgré mes passions, portant au comble l’émotion par l’amplification ternaire de son mouvement, empreinte d’une gravité splendide.
Une autre découverte majeure réside dans les œuvres du Solitaire, énigmatique compositeur, ayant servi à la Chapelle Royale et s’étant retiré pour livrer un important recueil de Stances chrétiennes qu’on pourra consulter sur Gallica avec un plaisir certain. Riche de quarante-six airs, dont certains sur basse contrainte, cet ouvrage révèle l’étoffe d’un très habile auteur. Thierry Favier indique qu’il s’agirait d’un certain Desforêts (dans la préface, celui-ci se présente comme un « solitaire habitant autrefois des forêts de Sa Majesté »), mais ici le livret – au demeurant très bien documenté et intéressant – en fait un anonyme. Souhaitons qu’à l’écoute des quelques extraits donnés ici, il puisse sortir définitivement de l’ombre où il a été relégué. L’influence de la tragédie en musique de Lully se fait ici sentir, au travers d’un style déclamatoire plein de noblesse perceptible dans le récit Funestes vanités qui donne opportunément son nom à l’album. Par sa verticalité, Qu’une âme est contente ouvre ce programme à la manière d’un chœur de prologue majestueux. Mais plus encore, on retiendra surtout Je pleure et je gémis, chanté en duo et véritablement envoûtant, soutenu par une harmonie riche et raffinée qui s’anime de troublantes neuvièmes. Et que dire des contours mélodiques osés, sur Par de continuelles plaintes tu vois que mon est esprit est à demi troublé, où les chromatismes et les hésitations entre majeur et mineur illustrent à merveille le propos ! Vraiment ce recueil mériterait d’autres enregistrements tant sa facture est étonnante, autant par la qualité des musiques que des textes recherchés sur lesquels celles-ci se déploient.
Enfin, dernière découverte, et non des moindres, celle des Stances Chrétiennes de l’Abbé Testu de Claude Oudot, musicien du Duc d’Orléans et maître de musique de l’Académie française. Il avait, à ce titre, à composer une messe annuelle pour la Saint Louis, la fête du roi. Malheureusement, on ne peut que déplorer la disparition quasi intégrale de son œuvre (notamment d’un petit opéra, Les Amours de Titon et l’Aurore). Seules subsistent ces Stances, issues d’un recueil d’une qualité exceptionnelle. On peut là aussi s’en faire une idée via Gallica. La seconde édition, posthume, réalisée par Christophe Ballard est assez singulière : chaque stance est d’abord présentée en exergue, puis est suivie de sa mise en musique. Les quatre sujets traités sont : La Vanité du Monde, Prières & réflexions, La Solitude, et Retour d’un pécheur à Dieu. Ouvertures, préludes, ritournelles et mêmes danses (en trio ou à 4) accompagnent ces pages vocales où alternent récits de solistes, ensemble et même chœurs. Dans le quatrième volet, on trouve même une vaste chaconne instrumentale et chantée développée sur sept pages. L’Ensemble Amaranthe nous en propose deux extraits, le premier issu de la première stance, le second de la troisième. Avec ses parties instrumentales obligées (une bien jolie flûte à bec, au son charnu et moelleux, que joue Bruno Ortega), l’œuvre fait penser aux magnifiques Cantiques de Racine mis en musique par Jean-Noël Marchand et Pascal Collasse et trahit d’ailleurs une influence lullyste évidente comme dans le récit de basse C’est de là que je vois les chemins dangereux avec sa texture caractéristique : la voix étant doublée par la basse continue tandis que deux dessus instrumentaux tissent quelques imitations avec celle-ci. Quelle évolution dans le langage depuis Macé ! La musique dramatique a investi aussi le champ spirituel modifiant substantiellement l’expression de ces dévotions musicales françaises.
Voilà donc un album qu’on aura soin d’acquérir sans hésiter (à commander en ligne sur le site de l’Ensemble) ! Le seul regret que l’on puisse émettre est la durée un peu courte, inversement proportionnelle au plaisir procuré son écoute, tant par les découvertes qu’il prodigue que par l’excellence de sa réalisation. Une très prochaine chronique explorera un deuxième album Bergeries de ce jeune Ensemble Amaranthe, aussi convaincant dans le répertoire profane que dans ces pages spirituelles.

