Les airs à boire français, entre bon sens populaire et satire féroce
C’est un répertoire assez vaste et assez mal connu qu’a choisi d’explorer le jeune ensemble Le Mystère, celui des airs à boire du XVIIIe siècle. Dans la tradition musicale française, les « airs à boire » sont habituellement opposés aux « airs sérieux », issus de la tradition des airs de cour. Chantés dans les tavernes, lieux de perdition aux yeux des élites sociales d’alors, ils représenteraient les chants populaires, par opposition aux chants nobles ou savants. La réalité est assurément plus complexe. D’abord, parce que les mêmes compositeurs ont pu composer à la fois des airs sérieux et à boire, et les proposer ensuite dans un même recueil, comme le fit à plusieurs reprises Marc Antoine Charpentier (1643-1704). Ensuite, parce qu’airs sérieux et à boire puisent indifféremment aux mêmes sources : les airs sérieux s’inspirent parfois de mélodies populaires ; à l’inverse les airs à boire n’hésitent pas à s’appuyer sur de la musique « savante » (comme c’est le cas pour le premier air du programme de cette soirée, qui réutilise un air d’un opéra d’André Campra). Les auteurs des recueils n’étaient d’ailleurs pas nécessairement les compositeurs des airs qu’ils rassemblaient ; à côté de compositeurs connus (comme Joseph Bodin de Boismortier ou les Bousset père et fils), on trouve d’énigmatiques Regnault ou Hubert, peut-être des pseudonymes de compositeurs plus connus… Une partie de ce répertoire reste à explorer : le programme du concert de ce soir comporte un certain nombre d’inédits, directement puisés dans ces recueils anciens.
Comme elles ne s’embarrassaient pas de formalisme, on connaît assez mal les conditions de représentation de ces airs à boire. Ce qui est certain, comme l’expliquent les membres du Mystère lors de la présentation du programme, c’est que ces airs étaient consignés dans des recueils disponibles dans les tavernes. Donnaient-ils lieu à de « petits concerts » par des musiciens plus ou moins professionnels, ou étaient-ils spontanément chantés et accompagnés par les clients présents ? Les deux formules ont d’ailleurs pu cohabiter… La partie instrumentale s’appuyait sur les quelques instruments disponibles, qu’on imagine en nombre réduit. Des conditions tout à fait cohérentes avec le choix de l’ensemble de s’appuyer sur ses ressources : une chanteuse (la soprano Marie Poupardin, le bassoniste Quentin Fondecave et la guitariste Sarah Verrees). Musiciens qui se montrent à l’aise dans une réelle polyvalence, se relayant tour à tour pour présenter le programme et les morceaux du concert, ou déclamer les textes ensuite repris en musique, devant un public ramassé dans l’espace étroit du caveau d’un bar du 10e arrondissement de Paris.
Après une rapide présentation des particularités de la guitare baroque (aux cordes doubles) et du basson baroque (dont les clés sont plus rares que sur le basson moderne) par chacun des instrumentistes, Marie Poupardin entame le long air Puissant Dieu du vin, hymne à Bacchus empruntant une musique de Campra, dans lequel Quentin Fondecave fait preuve d’une longueur de souffle tout à fait impressionnante. Rossignol, ton ramage tendre, de Bousset père, résonne comme une parodie des airs d’opéra séria : ses mélismes appuyés ornent un texte parfaitement ironique ! Pour Déesse dont le sombre Empire (toujours de Bousset père), Sarah Verrees mêle sa voix sombre de contralto au timbre aérien de sa collègue. Le joyeux hymne au vin nouveau, Ah ! Qu’il est brillant, suscite de chaleureux applaudissements du public. Après le serein Ah ! Que nous sommes en repos (Desprez), Quentin Fondecave nous fait entendre la Sarabande de la Première suite des pièces pour la flûte traversière du Premier Livre du célèbre flûtiste Jacques Hotteterre (1673-1763), interprétation elle aussi particulièrement applaudie. L’interprète reprend son basson pour accompagner, avec la guitare de Sarah Verrees, le joyeux et ironique Mes chers amis, chanté par Marie Poupardin.
Autre air plein d’ironie autour de l’ivresse, Un uzurier a beaucoup amusé le public. Autres pièces parodiques, De l’eau, buvez ! et Laissons-là dormir Grégoire prolongent cette ambiance joyeuse de cabaret. Pour la parodie d’opéra Orphée, Adonis, l’ensemble invite les spectateurs à recenser les personnages mythologiques cités tout au long de l’air ; une rapide interrogation à l’issue de l’air montre combien le public a été attentif ! Après un pétillant Il est temps que le Champagne et une joyeuse invite Amis, jusqu’à la fin, le public est à nouveau mis à contribution pour reprendre le refrain de Suive qui voudra Bacchus : après quelques essais guidés par les interprètes, les spectateurs entonnent le joyeux refrain, dans une ambiance enthousiaste.
Ce programme original du jeune ensemble Le Mystère prouve, s’il en était besoin, à quel point ces airs vieux de plus de deux siècles suscitent toujours l’adhésion du public, dans un monde où la convivialité des cabarets tend à s’effacer celle d’Internet et des réseaux sociaux…

