Quand la musique enchante le mystère pascal
Une ville d’exception, un festival exceptionnel
Le festival Misteria Paschalia renforce l’image d’une ville véritable foyer culturel. En effet, Cracovie est l’une des plus anciennes cités d’Europe dont l’histoire est perceptible au fil des promenades le long des rues Grodzka ou Kanonicza sous le regard du majestueux château royal qui se dresse sur la colline du Wawel, dominant la Vistule. Son patrimoine artistique, la richesse de ses musées émerveillent. Au cœur de la ville, centre de la vie cracovienne, le Rynek, vaste Place du Marché dont l’aménagement urbain remonte au XIII siècle, est bordé de belles maisons anciennes. Au nord-est, la superbe église Notre-Dame domine de sa noble façade le Rynek. Richement décorée, elle présente dans l’autel principal un immense polyptyque de cinq panneaux en bois de tilleul sculptés et peints, animé de nombreux personnages aux traits expressifs et de scènes de l’histoire sainte. Commande de la riche bourgeois cracovienne, il a été réalisé entre 1477 et 1489 par le sculpteur Veit Stoss venu de Nuremberg aidé d’une équipe. Le célèbre retable est consacré en majeure partie à la vie de la Vierge, de sa Dormition entourée des apôtres, à son Assomption portée par des anges puis son majestueux Couronnement, un chef d’œuvre absolu ! Le palais des princes Czartoryski devenu musée conserve dans ses collections deux merveilles : la précieuse Dame à l’hermine de Léonard de Vinci et le Paysage avec le bon Samaritain de Rembrandt. Dans la pittoresque rue Kanonicza, le palais de l’évêque Erazm Ciolek renferme un ensemble de premier ordre d’icônes, d’objets de culte et d’art polonais du XIIème au XVIIIème siècle. Couvents, églises décorées de fresques et de vitraux Art nouveau dont ceux, admirables, conçus par le grand artiste Stanislaw Wyspianski (1869-1907), comblent l’amateur d’art. Fondé en 1364 par Casimir le Grand, le superbe Collegium Maius, où Nicolas Copernic étudia, fut la deuxième université créée en Europe centrale après celle de Prague. Son prestige continue à attirer les étudiants des quatre coins de la planète pour y suivre des cours à l’ombre du grand homme de science.
Aujourd’hui, la vie culturelle à Cracovie est foisonnante comme en témoigne, à la périphérie de la ville, l’impressionnant complexe en cours de construction voué à la musique et aux arts, salles de dimensions variables ou modulables en vue de concerts symphoniques, de musique de chambre, de répétitions, studio d’enregistrement, un chantier qui devrait s’achever en 2027. Avec le soutien de la mairie, le Bureau des Festivals sous la conduite de Carolina Pietyra mène une politique active pour organiser les quelque six festivals qui ponctuent l’année, littérature, musique ancienne et contemporaine, théâtre, cinéma, photographie, design… Autant de témoignages de la vitalité de cette capitale historique, culturelle et universitaire qui a été depuis le Moyen Age un pôle d’attraction pour les savants, les artistes et les étudiants, une ville ouverte qui a accueilli migrants et juifs chassés d’autres pays européens. Cracovie moderne allie avec bonheur ce riche héritage venu du passé et un présent avide de créativités en privilégiant tous les domaines liés à la culture. Colloques, rencontres, expositions se succèdent, ainsi au musée de l’art et de la technique japonaise manga, la passionnante exposition consacrée au cinéaste et metteur en scène Andrzej Wajda (1926-2016). Théâtres, maisons d’opéra, salles de concert, cinémas accueillent de leur côté un public nombreux et diversifié.
Un festival en mouvement
La 23ème édition de cette prestigieuse manifestation vouée au répertoire de la musique sacrée baroque, selon son identité et son orientation artistique depuis sa création, a offert à un public fidèle et enthousiaste de superbes concerts, interprétations nouvelles d’œuvres connues ou découvertes puisées dans le registre sacré en lien avec l’esprit de la Semaine Sainte et des fêtes pascales chères au cœur des Polonais très attachés aux traditions religieuses. Ces concerts donnés dans des lieux patrimoniaux, en particulier de magnifiques églises décorées offrent un cadre idéal aux œuvres interprétées (voir notre compte-rendu des concerts de 2024).
Vincent Dumestre, directeur artistique
Misteria Paschalia est placé depuis 2024 sous la direction artistique de Vincent Dumestre. Ce musicien qui joue du théorbe, de la guitare baroque, du luth est aussi chef d’orchestre et chef de chœur, fondateur en 1998 de l’ensemble Le Poème Harmonique. Il est un familier de Cracovie, une ville qu’il aime pour la chaleur humaine qui émane des Cracoviens et pour la richesse de son patrimoine artistique, ses musées, son château et ses palais, ses églises, ses sites exceptionnels comme celui de la mine de Wieliczka où a été édifié à 300 mètres sous terre une église creusée et sculptée dans le sel. Cracovie l’enchante depuis qu’il a été invité à s’y produire en 2007. Sensible à l’esthétique baroque, il s’est donné comme objectif d’explorer et de défricher le répertoire des XVIIème et XVIIIème siècles conjuguant reprises et créations d’œuvres nouvelles. Avec des musiciens familiers de ce répertoire, Le Poème Harmonique se produit dans des programmes originaux choisis avec le souci de l’excellence.
Les concerts de la Semaine Sainte
Une semaine de concerts pour vivre en musique la Passion du Christ, de son entrée à Jérusalem à la trahison de Judas, au reniement de Pierre puis à sa mort sur la croix et sa résurrection à Pâques.

En ce mardi saint, dans l’imposante basilique des Carmélites au somptueux décor orné, Vincent Dumestre et son ensemble nous ont invités à entrer dans le mystère de la Passion du Christ dans la tradition et le rituel de la célébration de l’office des Ténèbres, bougies progressivement éteintes et recueillement. La soirée s’inscrit sous le signe du Miserere, la souffrance de Jésus qui annonce la trahison de Judas qui va le livrer aux prêtres du temple en échange de 30 monnaies d’argent. Un programme d’une intense beauté qui allie pièces vocales et instrumentales des maîtres du grand baroque italien entre le XVIème et le XVIIème siècle dans l’esprit musical de l’art de Monteverdi. Le superbe madrigal Pascha concelebrando clame la victoire du Christ sur la mort, une Sinfonieta de Francesco Cavalli, musicien d’église à Venise mais plus connu pour ses opéras, prolonge l’atmosphère de ferveur. Luigi Rossi, connu pour son Orfeo (voir le compte-rendu), compose également de la musique sacrée comme cette cantate Un Allata messagier, des pages inspirées, Chi fa che ritorni et Un sonno ohimè de Marco Marazzoli, prêtre-musicien actif à Rome au service du cardinal Antonio Barberini dont l’œuvre comporte de nombreux opéras et des oratorios sacrés ; et enfin le célèbre Miserere de Gregorio Allegri, prêtre, compositeur, maître de chapelle, chapelain au service du pape Urbain VIII. Il a composé ce motet selon une écriture qui fait le lien entre le stile antico et le stile nuovo pour l’office des Ténèbres de la Chapelle Sixtine. L’interprétation du Poème Harmonique, chanteurs et musiciens, ont magnifiquement servi la polyphonie de ce motet, les couleurs vocales des solistes et des deux chœurs qui chantent des versets alternés puis s’unissent sur les derniers accents soutenus par des instrumentistes de premier plan. Un grand moment d’émotion musicale !

La soirée s’est prolongé par un concert plus intimiste à l’église évangélique Saint-Martin, intérieur sobre, propice à l’écoute concentrée d’œuvres pour violoncelle, les superbes Suites n°2 et n°4 de Jean-Sébastien Bach, une pièce de Jean-Louis Duport puis de Biber, jouées par le violoncelliste suisse Martin Egidi qui a exploré les sonorités de son instrument avec un art consommé.

Le grand concert du 1er avril s’est déroulé à la Philharmonie Karol Szymanowski, une belle salle dans le style des années 30 située face aux jardins qui ceinturent la ville autrefois entourée de remparts. Au programme, la Passion selon Saint-Jean de Jean-Sébastien Bach, une œuvre majeure du Cantor. Une musique d’une haute spiritualité au service du récit de la Passion du Christ selon le texte de l’Evangile de Jean et de son message. L’Orchestre Baroque de Wroclaw dont le précieux luth et la viole de gambe, les solistes et, préparé par Lionel Sow, le chœur NFM, acteur de l’action, tantôt foule haineuse et déchaînée demandant l’arrestation et la mort du Christ, tantôt assemblée des fidèles porteuses de la foi du peuple chrétien étaient tous placés sous la baguette d’Andrzej Kosendiak. Ils ont magnifié l’unité, l’intériorité et l’intimité de cette œuvre d’un dramatisme exceptionnel. La direction du chef souple, homogène a donné du relief aux couleurs instrumentales et a accordé toute la lumière aux arias et aux récitatifs des voix solistes dont la soprano Alicia Amo, l’alto Tim Mead, le ténor Junga Eric Hallam, la basse Jerzy Butryn et au chœur pour mettre en valeur le récit évangélique. Dans le rôle de l’Evangeliste, personnage principal de l’édifice musical qui porte le texte tout au long de l’œuvre, le ténor Ian Bostridge a été pathétique avec simplicité et sincérité, d’une tension expressive bouleversante invitant au recueillement puis à la tristesse infinie face à la mort du Christ dont le sacrifice a permis aux croyants d’espérer en une vie éternelle au-delà de la mort. Jésus, chanté par le baryton James Atkinson, a porté avec autorité la voix de la majesté divine.
La soirée s’est poursuivie dans l’église évangélique Saint-Martin. Le concert a réuni deux musiciens exceptionnels, Christophe Coin et Pierre Hantaï, qui ont interprété les trois sonates pour viole de gambe et clavecin de Jean-Sébastien Bach – qui sont peut-être des transcriptions de pièces conçues pour un autre dispositif instrumental. Les interprètes nous ont offert un merveilleux dialogue entre les deux instruments complémentaires, se répondant et s’accordant dans un même élan empreint d’intériorité et de profondeur.

Le Jeudi Saint fait mémoire au dernier repas de Jésus avec ses disciples, lavant les pieds de ses apôtres en signe humilité et leur recommandant de s’aimer les uns les autres. C’est dans l’une des salles de la galerie d’art polonais qui présentent des artistes de l’époque des Lumières à la fin du XIXème siècle, face aux vastes peintures d’histoire dont les grands formats de Jan Matejko (1838-1893) que l’ensemble Vox Luminis s’est produit en ce jeudi dans un programme rare et passionnant, une découverte pour certains : la Matthäus-Passion de Johan Sebastiani ( 1622-1683) et le Stabat Mater d’Agostino Steffani (1654-1728). Fondé en 2004 par Lionel Meunier, instrumentiste, chanteur, chef d’orchestre et directeur artistique de cet ensemble consacré au répertoire baroque anglais, allemand et italien, Vox Luminis est reconnu pour le timbre unique de ses solistes vocaux et instrumentaux, autant de qualités qui ont été appréciées lors de cette soirée.
Johan Sebastiani est un musicien allemand relativement peu connu, formé dans l’entourage d’Henrich Schütz puis en Italie. Son œuvre comprend des compositions profanes dont un opéra et surtout des pièces liturgiques, dont cette Passion écrite sur le texte de l’Evangile de Matthieu dans la traduction de Martin Luther, jouée en 1663 puis en 1672 et publiée à cette occasion. Récitatifs, arias se succèdent mais la nouveauté de cette partition est l’introduction du choral dans la pure tradition protestante qu’on retrouvera plus tard dans les Passions de Bach. L’Evangéliste, un ténor accompagné de trois violes, a été confié à Jacob Lawrence, voix large, timbre clair, aux nuances délicates, excellent dans ce rôle empreint de tendresse compassionnelle. Jésus chanté par SönkeTams Freier, une basse profonde à la ligne vocale souple aux accents expressifs, soutenue par deux violons qui accompagnent également le Judas de Lionel Meunier et les autres personnages.
Né en Vénétie, formé en partie à Rome, Agostino Steffani a fait essentiellement carrière en Allemagne. Musicien, évêque auxiliaire, diplomate, au cours de ses déplacements, il s’est arrêté à Versailles et a joué du clavecin devant Louis XIV ! Il est l’auteur d’une œuvre importante influencée par la musique française et allemande, opéras dont l’un a été donné à Francfort en 2026, musique sacrée, cantates, psaumes, motets, en partie oubliée aujourd’hui. Le Stabat Mater (1728) est son ultime composition. Des artistes tels Gustav Leonhardt ou plus récemment Cecilia Bartoli ont enregistré cette pièce sacrée. Vox Luminis en a proposé une interprétation riche en émotions pour évoquer en musique la douleur infinie de Marie éplorée auprès de son Fils crucifié, une partition bouleversante !

L’émotion était également présente dans la belle salle du Centre des congrès inaugurée en 2014 qui accueille des événements culturels variés dont des festivals, des spectacles et des concerts. Jour de la crucifixion et de la mort du Christ, le Vendredi Saint est marqué par une tristesse profonde qui invite les chrétiens à la méditation. L’ensemble tchèque Collegium vocal 1704 et Collegium 1704, chœur et orchestre, fondés en 2005 par Vaclav Luks, claveciniste et chef d’orchestre, s’est voué à défendre les compositeurs de l’époque baroque dont Haendel, Bach, Monteverdi, le tchèque Jan Dismas Zelenka (1679-1745), auteur d’une œuvre importante qui comporte musique profane et musique sacrée d’une écriture savante et néanmoins accessible par sa puissante expressivité émotionnelle. Ainsi, joué en cette soirée le Miserere (1738) a donné à écouter l’art de Zelenka, son inventivité stylistique. La richesse mélodique et la dynamique d’un chœur magnifique, avec la participation de la soprano Tereza Zimkova, expriment la douleur et la foi dans un souci constant du respect du texte liturgique. Les Répons (Responsoria pro hebdomada) chantés lors de l’office des Ténèbres célébré durant les jeudi, vendredi et samedi de la Semaine Sainte retracent les derniers moments de la vie du Christ. Instrumentistes et distribution vocale qui a réuni soprano, altos (Zuzana Petrasova, Kamila Mazalova, Daniela Cermakova), ténor (Vojtech Semerad) et basse (Tomas Selc) ont porté cette partition dramatique avec véhémence.
En deuxième partie a été donné le Miserere de l’italien Francesco Durante (1684-1755), daté de 1754. Ce musicien de l’école napolitaine a composé une œuvre considérable dans tous les genres et s’est à son tour attaché à mettre en musique le psaume 50, Ô Dieu ! Aie pitié de moi. Sa partition apporte des couleurs particulières tant vocales qu’instrumentales pour exprimer la prière d’une humanité fragile. Des nuances contrastées aux accents teintés de mélancolie et de ferveur éperdue célèbre ce texte liturgique qui a inspiré de très nombreux compositeurs. Musiciens et chanteurs du Collegium 1704 rompus à ce répertoire ont su parfaitement exalter les qualités musicales de cette partitions et sa capacité à émouvoir.
Pour clore le concert de ce vendredi des Ténèbres, le Stabat Mater d’Antonio Caldara (1670-1736). Chanteur, violoncelliste et compositeur, Caldara fait carrière à Rome puis à Vienne. A la tête d’une énorme production, il s’est illustré dans tous les genres musicaux avec virtuosité. Cet hymne liturgique dédié à Marie magnifie la souffrance de la Vierge unie par des liens mystiques aux blessures de son Fils et demande à la mère de Jésus d’associer le chrétien à sa douleur en espérant la gloire du Paradis. Le texte, attribué à Jacopone da Todi, a été mis en musique depuis le XIIIème siècle jusqu’à nos jours tant sa portée continue à toucher la sensibilité à travers les siècles. Caldara fait preuve d’une grande inventivité mélodique dans les lignes vocales confiées au chœur accompagné par l’ensemble orchestral et en particulier le théorbe et l’orgue positif. L’émotion était présente à l’issue de ce très beau concert.
Ainsi, la musique apporte un contre-point sensible essentiel au chemin spirituel de la Semaine Sainte qui conduit au cœur de la foi chrétienne et au-delà ouvre un horizon où se dessine l’espoir d’une vie possible, transcendée par la musique.

