Bestiario – Les Impertinences

L’extravagance animale face à l’introspection sacrée

Le jeune ensemble Les Impertinences, comme son nom ne l’indique pas, rassemble des musiciens tous issus du monde ibérique, Espagne, Mexique, Venezuela et Argentine. Neuf musiciens réunis par une passion commune pour la musique du XVIIe siècle qui se sont rencontrés en 2024 lors de leurs études à la Haute Ecole de Musique de Genève. Cet ensemble (voir son site) aborde de manière très personnelle un répertoire peu joué, interprété de manière historiquement informée sur des copies d’instruments anciens : « Unis par une recherche commune de liens entre tradition et création, nous puisons dans les pratiques de composition et d’improvisation de l’époque, ainsi que dans nos expériences musicales éclectiques pour redonner à la musique écrite sa vitalité, quitte à commettre parfois quelques impertinences… », d’où le nom qu’ils ont choisi pour leur ensemble. Une formation dont j’avais eu l’occasion de mesurer la qualité lors du Concours international de musique ancienne du Val-de-Loire en 2024 (voir mon compte-rendu) – et qui reprend d’ailleurs dans ce tout premier enregistrement certains des morceaux présentés à Fontevraud.

Dans cet album intitulé Bestiario, l’ensemble explore le répertoire du XVIIe siècle sur le thème de la représentation animale dans la musique. Henry Du Mont a été choisi comme fil conducteur de l’album à travers ses pièces instrumentales quelque peu délaissées. Elles ont pour fonction de matérialiser le lien entre les différents compositeurs abordés afin de rendre le programme cohérent. Leur démarche est expliquée ici. Par ailleurs, les pièces choisies permettent de mettre en opposition deux modes d’expression, l’extravagance animale face à l’introspection sacrée.

Henry Du Mont, de son vrai nom Henry de Thier, naît en 1610 à Looz dans la principauté de Liège. Organiste et auteur de musique religieuse avant tout, il compte parmi les compositeurs majeurs de la scène musicale de la première partie du règne du roi Louis XIV. C’est en 1638 qu’il s’installe à Paris et y restera jusqu’à son décès en 1684. Ses œuvres religieuses, en particulier ses motets témoignent d’une grande maîtrise du contrepoint et d’une remarquable modernité à son époque. Mais il est aussi l’auteur de musique profane dont une grande partie a été perdue, seules vingt cinq pièces instrumentales ont été répertoriées.

Portrait d’Henry Du Mont

Et c’est avec une Pavane que débute le programme, une pièce qui donne immédiatement le ton. D’emblée, on peut apprécier une touche de fantaisie dans son interprétation qui rompt avec l’aspect rigide et austère inhérent à cette danse. Le son de l’ensemble est chaud, d’une grande douceur, les nuances et les contrastes sont parfaitement maîtrisés. On peut en outre observer dans cette pièce que même dans la musique profane d’Henry Du Mont, le sacré demeure en filigrane.

Vient ensuite l’Emenfrodito Aria Nona de l’opus 3 de Marco Uccellini (dont le patronyme signifie fort à propos en italien « petits oiseaux » !). Né en 1603 en Emilie-Romagne, Marco Ucellini est à la fois prêtre, compositeur et violoniste virtuose. Maître de chapelle à Modène auprès de François 1erd’Este, puis à Parme chez les Farnèse, il aussi surtout considéré comme l’un des précurseurs de la tradition instrumentale du violon au XVIIe siècle en Italie. Il introduit notamment l’usage de la sixième position, indispensable pour jouer dans le registre aigu, et il est le premier à utiliser la scordatura (voir l’article correspondant) et à composer des sonates pour le violon seul. La majeure partie de son œuvre est hélas perdue, seules les vingt deux sonates de son second opus publié de son vivant sont parvenues jusqu’à nos jours. Cette pièce, aussi désigné sous le titre du Mariage de la poule et du coucou, permet d’entrer dans le vif du sujet à travers l’évocation musicale d’une basse- cour ; on perçoit encore dans cette pièce quelques réminiscences de la musique de la Renaissance. L’ensemble développe une interprétation plutôt inhabituelle, empreinte de fantaisie ; la cacophonie des premières mesures laisse progressivement place à une musique harmonieuse aux accents très monterverdiens d’où émergent des cris et chants d’animaux.

On retrouve dans le programme deux pièces de Girolamo Frescobaldi, né à Ferrare en 1583. Un compositeur essentiellement connu pour son œuvre dédiée au clavier. Claveciniste et organiste de renom, il obtient le poste d’organiste de la Basilique Saint Pierre de Rome à l’âge de vingt-cinq ans et en restera le titulaire jusqu’à sa mort en 1643. La Canzona terza a due bassi e canto laisse la part belle au violon qui évoque le chant d’oiseaux. Quelques mesures de clavecin tiennent lieu d’ouverture à La canzona vigesimaquarta detta la nobile a due bassi e canto dans laquelle ou retrouve les éléments qui font la particularité du style très personnel de Frescobaldi, laissant par moment à penser qu’il s’agit d’une improvisation. Les ruptures de rythme, les changements brusques d’atmosphères, de couleurs sonores, et l’usage de dissonances confèrent à cette canzona un caractère très insolite, très exubérant, souligné par le violon de Pablo Agudo Lopez qui délivre subtilement des chants d’oiseaux.

Il convient de faire mention du Prélude XVIII des Meslanges d’Henry Du Mont s’ouvrant sur quelques notes de théorbe, dévoilant une musique presque introvertie dans laquelle on peut l’admirable maîtrise de l’écriture contrapuntique qui caractérise ce compositeur.

De Nicolaus à Kempis, on dispose de très peu d’éléments biographiques. Ce compositeur au nom étrange serait né vers 1600, peut être dans le nord de l’Italie ; on sait par contre qu’il est mort en 1676 à Bruxelles. Organiste de l’église collégiale Sainte Gudule à Bruxelles, entre 1644 et 1649, il publie à Anvers plusieurs volumes de Symphoniae, soit quatre vingt dix huit courtespièces instrumentales. Il contribue activement à imposer le style et les techniques du violon italien de Marco Uccellini. La symphonie n°7 opus 3 du Libro Primo dévoile une musique moins exubérante, plus proche dans l’esprit de celle de Henry Du Mont ; accessoirement, elle permet de découvrir une musique très peu jouée et enregistrée.

Frontispice de Ander Theil newer Paduanen, Gagliarden, Couranten, französischen Arien de Carlo Farina

A la fois violoniste et compositeur, Carlo Farina naît en 1600 à Mantoue. Il se fait connaître pour ses contributions révolutionnaires à la musique et à la technique de jeu du violon. Mais son nom demeure avant tout associé au fameux Capriccio stravagante qu’il publie en 1627 dans Ander Theil newer Paduanen, Gagliarden, Couranten, französischen Arien. Il débute sa carrière en Italie pour la terminer à Dresde en tant que maître de concert du prince électeur de Saxe ; il décède vers 1640 à Massa en Toscane. Le Capriccio stravagante, structuré en quatre mouvements (une danse, un tableau, une danse, un tableau) est écrit pour deux violons, trois violes, théorbe et clavecin. On retrouve entre autres dans la partition des indications relatives aux animaux qui doivent être évoqués à travers la musique : la gallina, il gallo, il gatto et il cane (la poule, le coq, le chat, le chien). Dans cette œuvre pour le moins originale, Carlo Farina expose et explore toutes les possibilités sonores offertes par le violon, un instrument à la popularité grandissante en Italie, dont le rôle usuel en ce début de XVIIe siècle se limite à accompagner la danse. Ainsi, retrouve-t-on dans la partition le plus ancien exemple documenté de l’usage de double corde sur le violon (cependant cet usage consistant à produire deux notes simultanément existait déjà pour la viole). C’est aussi la première fois que figurent les mentions de pizzicato et de glissando dans une partition, ces derniers visant à produire les miaulements du chat. Le compositeur introduit également le sul ponticello, consistant à jouer au plus près du chevalet, permettant ainsi de produire un son à la fois cristallin etmétallique. Mais on peut aussi faire mention du le col legno ou le violoniste joue avec le bois de la baguette de l’archet, et pour finir le tremolo. Ces techniques novatrices contribuent ainsi à reproduire des sons d’animaux de façon assez réaliste. Et pour finir, le Capriccio stravagante est l’un des premiers exemples de musique à programme dans l’histoire. L’ensemble Les Impertinences restitue à merveille et de manière très inspirée l’esprit de cette œuvre particulièrement originale, à travers une lecture extravertie, rugueuse par moment, presque sauvage (pour reprendre le terme employé lors de l’entretien à France Musique). Assurément, ce Capricio stravagante constitue le moment fort cet enregistrement. Son caractère à la fois ludique, humoristique, quelque peu déroutant par moments notamment par l’usage de dissonances dévoile une musique résolument moderne et novatrice pour l’époque, qui repousse les frontières de l’expression et de la virtuosité. Il est important de souligner aussi l’aspect dynamique de l’interprétation, accentué par l’intervention de la guitare et de percussions dans le troisième mouvement de danse, et les accents romantiques avant l’heure dans sa conclusion.

Portrait d’Heinrich Ignaz Franz von Biber

Le programme s’achève en beauté sur la Partia III en la majeure extraite de l’Harmonia Articioso-Ariosa, d’Heinrich Ignaz Franz von Biber. Compositeur autrichien né en Bohême en 1644, il devient maître de chapelle auprès du prince-évêque de Salzbourg en 1684. Violoniste virtuose jouissant en son temps d’une immense renommée, son jeu au violon a probablement été influencé par la tradition italienne de Marco Uccelini et de Carlo Farina. Il était capable d’atteindre les sixième et septième positions sur le manche du violon, ce qu’Arcangelo Corelli considérait alors comme impossible. En outre, aucun autre violoniste avant lui n’avait autant utilisé le jeu sur trois cordes simultanément. Mais Biber a aussi et surtout marqué l’histoire de la musique par l’usage de la scordatura initié par Uccellini, cette technique de jeu dans laquelle le violon est accordé différemment afin d’obtenir des effets sonores et des harmoniques inhabituelles. Pour le récompenser de ses mérites en tant que violoniste et compositeur, l’empereur Léopold Ier l’anoblit en 1690. Parmi ses compositions, on peut avant tout citer ses quinze Sonates du Rosaire (voir mon compte-rendu) qui comptent parmi les monuments de la littérature violonistique de l’époque baroque. En 1696, alors que les attaques contre l’emploi de la scordatura dont il s’est fait une spécialité se multiplient, Heinrich Ignaz Franz von Biber réplique etpublie en réponse l’Harmonia Artificioso-Ariosa. Ce recueil contenant sept Partias plaide une fois encore en faveur de cette technique d’accord particulier du violon. De plus, il persiste dans sa détermination en l’étendant cette fois à d’autres instruments, l’alto dans la Partia IV et la viole d’amour dans la Partia VII. L’Harmonia Artificioso-Ariosa est le tout dernier recueil publié par Biber avant sa mort en 1704 à Salzbourg, il lui tiendra lieu de testament musical. La Partia III est l’œuvre la plus tardive du programme proposé dans cet enregistrement. L’ensemble Les Impertinence s’est attaché à mettre en exergue le style inimitable de Biber, en particulier son bel équilibre contrapunctique, à travers une interprétation pleine de fantaisie, dans laquelle les musiciens ont été rejoints dans les danses par un percussionniste et un guitariste (à écouter ici). Dans cette suite, les musiciens ont su tirer le meilleur de la richesse expressive inhérente à la musique de Biber et les passages de haute virtuosité au violon sont parfaitement maîtrisés par Pablo Agudo Lopez. On pourra seulement regretter de ne pouvoir écouter qu’un extrait de l’Harmonia Artificioso-Ariosa, mais cette Partia III invite assurément à découvrir l’œuvre au complet.

Le premier album de ce jeune ensemble se distingue par son originalité. Il constitue à l’évidence une belle surprise tant par la qualité d’une programmation judicieuse choisie avec soin que par l’originalité de ses interprétations quelque peu atypiques dans lesquelles transparaît une étonnante touche sud-américaine. La prise de son effectuée à une distance très proche des musiciens reste naturelle, à l’extrême limite de la saturation sans que cela nuise à l’écoute, et la réverbération est parfaitement calculée. Avec Bestiario, l’ensemble Les Impertinences repousse avec talent les limites de l’expression baroque habituelle et propose une lecture très personnelle,à la fois vivante, festive et rafraîchissante.

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