La naissance de l’opéra
L’Euridice de Peri est considéré aujourd’hui comme le premier opéra de l’histoire. Il s’agit d’une pastorale dramatique composée à l’occasion des noces de Marie de Médicis et d’Henri IV. Le sujet, tiré des Métamorphoses d’Ovide est connu et a ensuite été traité à de nombreuses reprises par les compositeurs lyriques. Cette version s’éloigne un peu du texte d’Ovide en réservant une issue heureuse aux deux amants dont l’amour triomphe de la mort. L’œuvre de Peri, qui ne recule pas devant les dissonances, fut un véritable choc pour les auditeurs de l’époque qui sortent de la musique de la Renaissance et découvrent un drame entièrement chanté, reposant sur le recitar cantando qui vient d’être inventé. L’objectif est d’expérimenter des formes nouvelles de façon à tenter de se rapprocher de la tragédie grecque et d’imiter par le chant la déclamation sur laquelle reposent les mélopées antiques. La composition privilégie de façon permanente l’expression sur la virtuosité ou la beauté de la note.

Juan Sancho est très investi et bouleversant dans le rôle d’Orfeo qui fut créé probablement par Jacopo Peri lui-même. On comprend avec son interprétation toute la pertinence du propos de Peri. Dans le morceau particulièrement virtuose introduit pour faire écho au Possente Spirito de Monteverdi, il est saisissant de technique et d’expressivité. La maîtrise du recitar cantando est totale et donne beaucoup de relief à un texte qui reste intelligible.
Si le rôle d’Euridice est plus modeste quant à ses dimensions, Floriane Hasler y est également irréprochable. Le timbre est d’une grande beauté, la voix particulièrement souple et bien projetée. L’incarnation d’Euridice, toute en douceur et en vulnérabilité, est très réussie.
Paul-Antoine Bénos-Djian met son timbre superbe et particulièrement soyeux au service d’un Arcetro très réussi, tout en délicatesse et maniant ses graves avec beaucoup de charme triste.
Claire Lefilliâtre, qui interprète Vénus et une nymphe, fait, elle aussi, une véritable démonstration de recitar cantando déroulant avec précision son texte sur son timbre somptueux. Luigi De Donato est parfaitement distribué dans son double rôle de Pluton et de Juge des Enfers auxquels son timbre sombre donne toute leur dimension infernale. Son duo avec Juan Sancho était particulièrement touchant.
Tanaquil Ollivier déploie une très belle technique et se sort très bien de sa Proserpine, même si le timbre présente par moments des acidités que je n’aime guère. Le timbre de Marco Angioloni est superbement mis en valeur par l’écriture du rôle de Tirsi et sa diction impeccable rejoint une aisance remarquable dans le recitar cantando. La prestation d’Alexandre Adra est également très séduisante et sa présence scénique est très prometteuse.
Helena Bregar est moins convaincante dans ses différentes interventions : la projection est souvent modeste et la propension à compenser un timbre assez peu expressif par des postures théâtrales est un peu excessive. Vlad Crosman a semblé en difficultés à différentes reprises dans le rôle d’Aminta
Sous ces deux (petites) réserves, on ne peut qu’être frappé par l’excellence de cette distribution, par son engagement et par sa maîtrise technique. Stéphane Fuget la dirige avec une attention de tous les instants. A la tête des musiciens des Epopées particulièrement engagés, il nous offre une véritable fête, avec sa sobriété coutumière, qui rend toute l’expressivité de cette musique mise au service du texte et du drame. La formation assez importante est chatoyante de couleurs et on est en permanence happé par la beauté des bois, la splendeur du continuo ou les couleurs des cordes. Stéphane Fuget réussit à nous convier sur la voie de cette expérimentation musicale qui a pourtant plus de quatre siècles mais qui continue de nous interpeler. Le travail d’interprétation et de recherche a été très certainement imposant et le résultat de ce soir est une réussite totale.
Si la création en 1600 n’a semble-t-il pas remporté un énorme succès, en raison probablement du caractère très novateur de cette Euridice, ce ne fut pas le cas ce soir, devant le public très nombreux qui remplissait la Grande Salle des Croisades.

