Pierre Gallon au chevet des Virginalistes : passeport vers l’imaginaire nocturne
Pour bannière de sa cardinale anthologie autour de John Bull (Astrée, juin 1994), Pierre Hantaï retint une pièce intitulée Doctor Bull’s Good Night. On la retrouve, ainsi que deux Fantasias du même compositeur (MB 12 et 15), dans le présent album inspiré par l’univers nocturne tel qu’il se révèle dans le clavier anglais sous les règnes d’Elisabeth Ière (1558-1603) et James Ier (1603-1625). « Époque foisonnante et une culture insulaire qui déjà s’autorisaient toutes les audaces créatives », selon la notice. Le choix de certaines pièces dénuées de titre, ou sans référence à la thématique abordée, atteste que le voyage relèvera d’associations plus personnelles que littérales ou explicites. Se permettant de faire l’impasse sur des pages aussi attendues que le Giles Farnaby’s Dreame (no 194 du Fitzwilliam Virginal Book), mais invitant quelques transcriptions empruntées au luth de John Dowland.
Tendant ce programme comme une trajectoire du soir à l’aurore, le parcours se structure en cinq étapes : Avant la tombée du jour, Au crépuscule, La nuit, À l’aube, Hors, les tourments de la nuit. Pour autant, chaque panneau mêle divers registres expressifs. Par exemple, la succession d’un énigmatique Uppon La Mi Re (truffé d’étrangeté, véritable pivot du disque) et d’un The Ghost dont les spectres narquois sont vigoureusement secoués par Pierre Gallon. Plutôt qu’un itinéraire enclos dans des tableaux étanches, le panorama se visitera ainsi plutôt comme un florilège à facettes, nourri de libres associations. Autant d’imprévisibles tiroirs d’une armoire à secrets. Un cabinet de curiosités, qui s’incarne dans quatre instruments, sans continuité mais à l’avantage de renouveler en toute spontanéité cette fantasmagorie sonore. Leur facture s’ancre dans des modèles d’époque : un virginal-muselaar d’après Rückers, un clavecin flamand d’après Couchet, un clavecin italien d’après d’originaux italiens du XVIIe siècle.
Cet imaginaire plonge parfois très profond, et sait ménager les surprises avec habileté voire une ingénieuse logique : l’amère potion d’un O Death Rock Me Asleepe, lestée de lourds battements de glas, telle un cauchemar sublimé, précède la vigie processionnelle de The Night Watch, progressivement imprégnée de la rumeur des cloches – probablement celles de l’église de béguinage où furent captées les sessions. Le filon campanaire se transmute ensuite dans le carillon de The Bells, percutant les tiges métalliques d’un piano jouet ! Le célèbre Ground de William Byrd résonne alors d’un facétieux onirisme, puéril comme d’un enfant qui se refuse à Morphée. Ce piano fait par Claire Berget réapparaîtra en conclusion du CD, dans ce Go nightly cares qui en consacre la singularité : on l’entend comme une ponctuation de xylophone, empesant la vibration du clavecin. Un « adieu solennel au monde et une préparation à la vie à venir », selon la perception de Jonathan Keates dans le livret. Vision angélique, un peu hagarde, d’un cosmos où de ludiques séraphins s’ébattent dans l’éternité, s’enivrant des joies célestes à l’instar du Himmlisches Leben qui conclut la Symphonie n° 4 de Gustav Mahler ?
Cédant à la mode d’inviter une traverse contemporaine, ce récital arrime une toute récente œuvre de Bernard Foccroulle, dédiée à Pierre Gallon et enregistrée pour la première fois. Ce Night est conçu pour un tempérament mésotonique privilégiant la justesse des tierces mineures. Après un commerce de lignes ascendantes et descendantes, les ruissellements in contrario motu achoppent sur un accord de do mineur, polarisant une majorisation des intervalles et exorcisant l’emprise de la lune.
Cette pièce traduirait à elle seule les subtils points de bascule, les revirements, l’ambivalence des cheminements où nous emmène l’art de Pierre Gallon, nous dépaysant toujours, nous captivant souvent, nous égarant parfois. Comme il se doit pour tel périple dans une obscurité où l’on admet de se perdre, pour mieux se retrouver au gré de paysages, de silhouettes tantôt inquiétants tantôt rassurants. Le trouble de l’incertain s’insémine dans l’interprétation elle-même, volontiers impressionniste. Ce Bulls Goodnighte semblera plus erratique que sous les doigts millimétrés d’Hantaï. Les contours de la Fantasia MB 12 flottent un peu, préfèrent l’allusion au net tracé. Entrouvrant un horizon chimérique qui rappelle immanquablement la célèbre tirade de Prospero, à l’Acte IV de The Tempest de William Shakespeare : « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil ». Manifestement épris des semences qu’il façonne et revisite en saynètes, le projet de Pierre Gallon fragmente le récit, transgresse les frontières trop lucides, questionne les réalités. Et déjoue les évidences, comme la série L’Empire des Lumières peinte par René Magritte. Plus proche des faux-semblants que du clair-obscur de Rembrandt, l’aventure est perméable à tout songe : un digne tribut à l’inventivité de ce répertoire entre Tudor et Stewart. Envergure poétique pour tout passeport, et une lampe d’Aladin sur le chevet.

