Titus Empereur – Haendel

Un habile pasticcio au London Handel Festival

Le London Handel Festival cultive depuis longtemps l’art de faire revivre les marges du catalogue haendélien. Le 5 mars dernier, dans le cadre élégant de St George’s Hanover Square, l’ensemble Opera Settecento et son chef Leo Duarte proposaient un événement aussi rare qu’intrigant : la première moderne londonienne de Titus Empereur, projet d’opéra abandonné par Georg Friedrich Haendel vers 1732. Contrairement à la plupart des œuvres scéniques du compositeur, Titus Empereur ne nous est parvenu que sous la forme d’un manuscrit fragmentaire. Le livret — inspiré de la tragédie Bérénice de Jean Racine — avait été adapté pour répondre aux conventions de l’opéra séria. Mais Haendel n’eut jamais l’occasion de mener le projet à son terme. La recréation présentée à Londres repose donc sur un travail musicologique subtil : les récitatifs ont été nouvellement composés dans un style volontairement proche de celui du compositeur, tandis que les airs sont empruntés à des opéras antérieurs à 1732, conformément à la pratique du pasticcio très répandue dans le théâtre musical du XVIIIᵉ siècle. Cette approche permet de donner vie à une œuvre plausible — sinon authentique — dans l’esthétique haendélienne.

L’ouverture empruntée à Ezio (1732) place immédiatement l’auditeur dans un univers orchestral nerveux et dramatique. Sous la direction de Leo Duarte, Opera Settecento fait preuve d’une articulation précise et d’une vivacité stylistique remarquable. L’orchestre privilégie un son clair, transparent, qui met en valeur la rhétorique expressive caractéristique de Haendel. L’intrigue met en scène le conflit bien connu entre l’empereur Titus et Bérénice, reine de Judée. Amants passionnés, ils se voient contraints de se séparer lorsque le Sénat romain s’oppose à leur union. Le drame oppose ainsi amour et raison d’État — un thème central de l’opéra séria. La mosaïque d’airs empruntés aux opéras du compositeur s’intègre étonnamment bien à cette dramaturgie recomposée.

Dans le rôle de Bérénice, la soprano Rachel Redmond domine la soirée par la noblesse de son chant et son autorité dramatique. Sa voix lumineuse et flexible trouve un terrain idéal dans Torni la gioia in sen (repris d’Amadigi), air où la ligne vocale se déploie avec une élégance mélancolique. Plus tard, la grande plainte Piangerò la sorte mia de Giulio Cesare devient un moment de suspension tragique : la chanteuse y déploie un legato expressif et un sens aigu de la déclamation. Dans le rôle d’Antioco, la mezzo-soprano Ciara Hendrick se distingue par un timbre chaleureux et une musicalité très sûre. L’air Parmi che giunta in porto (Radamisto) lui permet d’exprimer l’espoir fragile du personnage avec un phrasé particulièrement sensible. En Dalinda, la soprano Lucija Varšić apporte une fraîcheur bienvenue. Son interprétation de Spera chi sa (Rinaldo) séduit par son agilité et la délicatesse de l’ornementation.

Le contre-ténor Steffen Jensen prête à Titus une voix élégante et expressive. L’air Non ha tempra (Ottone) met en relief les dilemmes moraux de l’empereur, tiraillé entre son amour pour Bérénice et ses devoirs envers Rome. Dans le rôle d’Arsete, le ténor Francis Gush s’illustre dans Pregi son d’un’alma grande (Scipione), chanté avec une diction nette et un style parfaitement idiomatique. Enfin, la basse Edward Grint donne à Oldauro une présence vocale solide et un sens dramatique efficace.

Parmi les moments les plus marquants figure le duo Vedrò ch’un dì si cangerà de Tamerlano. L’écriture contrapuntique y permet un dialogue particulièrement intense entre les voix, révélant toute la richesse expressive de la musique de Haendel. L’air Se ad un costante core (toujours extrait de Tamerlano) offre un moment de noblesse contemplative, tandis que Parmi che giunta in porto (Radamisto) traduit avec une délicatesse poignante l’illusion d’un bonheur enfin atteint. Le programme inclut également des pages tirées d’Admeto et d’autres opéras du compositeur, chacune réinterprétée dans un nouveau contexte dramatique.

La soirée s’achève par l’ensemble D’altra notte, également emprunté à Tamerlano, qui apporte une conclusion intense à cette reconstruction. Ce qui frappe avant tout dans cette recréation est la cohérence dramatique obtenue à partir de matériaux empruntés à différents opéras. Loin de donner l’impression d’un simple collage, l’ensemble révèle la profonde unité stylistique du langage haendélien. Avec ce projet, Leo Duarte et Opera Settecento confirment leur rôle essentiel dans la redécouverte du théâtre musical baroque. Après leurs résurrections remarquées de Fernando, Re di Castiglia, Ormisda ou Elpidia, cette recréation de Titus Empereur démontre une nouvelle fois combien le répertoire haendélien recèle encore de territoires inexplorés.

Une soirée à la fois érudite et passionnante, qui rappelle que même les œuvres inachevées de Haendel peuvent encore aujourd’hui retrouver vie sur scène.

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